La France éternelle, 1918· 1914
Aux jeunes français morts dans la vingtième année
O jeunes hommes morts dans la vingtième annéeSous les plis du drapeau français aux trois couleurs,Votre calme visage a la beauté des fleursQui doivent au printemps leur frôle destinée.
Sur vos lèvres se pose un sourire. On dirait,Trop rapides passants d’un matin éphémère,Que vous faites un songe heureux où votre mèreVous berce, vous cajole et vous parle en secret.
Sur vos corps fiers s’étale une pourpre médaille,La médaille de sang que gagnent les hérosQui trouvent, à la fois, et d’illustres tombeauxEt l’immortalité sur le champ de bataille.
Comme un tendre monarque, Amour régnait sur vous,Vous passiez, attentifs aux longs regards des femmes.Leur sourire allumait en vous de brusques flammes,Et le désir faisait chanceler vos genoux,
Vous rêviez d’industrie et de vaste négoceOu de suivre, au domaine .infini des pensers,Quelque sentier nouveau, pionniers jamais lassés,Indifférents au guet de la haine féroce.
Vous ignoriez le poids et l’usure des jours,Car vos sveltes vigueurs se riaient de la tareDu mal sournois qui ronge, atrophie ou dépare,Et le Temps n’osait pas vous meurtrir dans son cours.
O phalange fauchée en pleine adolescence,Vous êtes morte, et sans savoir ce qu’est la mort,Sur le seuil de la vie ouvrant les portes d’orDe l’avenir sans borne en sa munificence.
Vous récoltez d’un coup toute l’ample moissonDes bonheurs que, sema pour vous la Destinée,Chers jeunes disparus de la vingtième annéeDont la gloire devient l’éternel échanson ;
Vous qui n’avez souffert dans la chair et dans l’ÂmeD’aucune lassitude et d’aucuns vils dégoûts,Et qui, cueillant les mois ainsi que des fruits douxSuiviez la joie au loin comme un bel oriflamme..,
… O Poètes, couvrez des fleurs de vos jardinsLeur sépulcre où l’automne a répandu ses voiles,Et pour ces jeunes preux dormant sous les étoilesLaissez jaillir du cœur vos chants les plus humains,
Novembre.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources