La France éternelle, 1918· 1916
Dans la somme
Le profil des coteaux étend, brumeux et pâle,Ses ondulations légères. Le rubanDe la Somme qu’un ciel argenté va plombant,Entre ses bords boisés paisiblement s’étale.
Près des lieux où la guerre à son œuvre de mortS’acharne avec furie, on sarcle ou l’on laboure.Voici des blés nouveaux la verdoyante bourreBrusquement rebroussée aux rafales du nord.
On entend le canon gronder. Sous la fuméeOlive c’est l’éclat aveuglant des obus..Mais les vieux paysans attachés à l’humus,N’en poursuivent pas moins leur tâche accoutumée,
Alignés en sillons de panaches luisantsS’étendent des carrés épais de betteraves.Et les socs de charrue implantent leurs étravesDans le chaume où se pose un beau vol de faisans.
Les fiers oiseaux, insouciants de la tuerie,Picorent en gloussant le terrain retourné.Une vache enfouit son mufle satinéDans le tapis compact et doux d’une prairie.
— En ce pays qu’hier le Teuton piétinaitEt qu’il dut déserter sous la poussée ardenteDe nos preux, la Nature infatigable enfanteEt du trépas la vie activement renaît.
Déjà, ça et là, sur les tertres anonymesEnserrant ce qui fut un peuple de héros,Et qui, de jour en Jour, s’assimilent leurs os,Maints plants futurs de fleurs des champs se disséminent.
Et tandis que les chocs régulier du canonÉbranlent l’air dolent, je songe à notre raceQu’en ce moment l’épreuve inhumaine terrasse »Mais dont l’essor vital jamais ne s’interrompt,
Et loin d’être accablé par ces forces des chosesEt leur flux obstiné décevant la raison :J’y trouve une admirable et sereine leçonD’accepter, ô Destin, ce que tu te proposes.
Novembre.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources