La France éternelle, 1918· 1916
La patrie parle
L’espace tout- entier où la France est enclose,Abaisse, chers soldats ; son ciel gris, noir ou rose,Sur le front de l’armée où vous luttez en chœur,Et parle doucement, ô preux,-à votre cœur.Elle vous dit :« Je suis l’immuable Patrie,Par vos aïeux créée, ou de leur os nourrie,Et qui, depuis mille ans, a porté sur son solLes Français, plants humains que le vent le plus folNe put déraciner de leurs riches argiles.Chaque siècle, à l’assaut de mes sites fertiles,Se sont rués sur moi d’envieux combattants,Tels des nuages lourds que poussent les autans,Chaque siècle, fuyant leurs étoiles natales,Lassés de leur pays trop dépourvus, TantalesQue l’âpre soif de l’or consumait, par milliers,J’ai dû subir le choc d’infâmes estafiers,Tandis que, pour mater soudain leur violence,Vos ancêtres, armés du pic ou de la lance,Quelques heures quittant les champs et les travaux,Couraient sus au péril et par monts et par vaux,Pour reprendre, aussitôt la horde disparue,Au sillon commencé les bras de la charrue…Mais l’attaque aujourd’hui fut telle que, d’instinct,Je crus qu’allait sombrer pour jamais mon destin,Et qu’aux lieux où, jadis, avait grandi la France,La défaite étendrait son gramen de souffrance,Et qu’au front tout sanglant de la patrie en pleurs,Le fer de l’esclavage, ô suprêmes douleurs,Imprimerait, hélas le flétrissant stigmateDe l’esclave marqué d’une lettre écarlate.C’est alors que, du sein de ce pressant danger,Je m’écriai : Mes fils, accourez me venger.Venez. Je vous attends. Il faut frapper l’audace.C’est pour la liberté du monde, En chasse ! En chasse !Il s’agit de donner la paix à l’univers.Debout 1 Debout ! Jetez l’Allemagne aux enfers…Jeanne de Domrémy, comme un grand météore,Sur vos troupes leva le drapeau tricolore.Sabrez le titanesque agresseur. ReculezLes murs de son orgueil excessif. AnnulezSes rêves de grandeur voulant capter le monde.Inféode ? ! vos cœurs à mon âme profonde ;Qu’ils soient amalgamés, qu’ils soient liés à moi,Ainsi que se rattache a la main chaque doigt,Venez » Défendez-moi, sauvez-moi de la haine…Et que chacun de vous, ô mes fils, se souvienne :
Lorsque, petit enfant, vous jouiez sur mon sol,Mes mains frôlaient, comme un air soyeux, votre col,Il faisait tiède. Au seuil de la maison natale,Sur la pierre moussue, où le vieux chien s’étale,Il y avait souvent des taches de soleil.Rappelez-vous ! Le ciel était pers et vermeil.Et quand vos petits pieds vous laissaient choir à terre,Avec quel tendre émoi mon tendre sein de mèrePressait votre corps souple et frôle contre lui,Tel un trésor sans prix dont on est ébloui !
Plus tard, lorsque le sang bourdonne comme un fleuve,Que, bel adolescent, (1er de sa force neuve,Vous entouriez de soins délicats et constantsMon humus automnal, ma face de printemps,N’ai-je pas, ô mes (Ils, pour vous, de mes semailles,Dans l’ombre, fait lever, sublimes accordailles,Les germes des épis, espoir du bon fromentQue je vous prodiguais intarissablement ?Et tandis que la neige étoilait les collinesDe blancs manteaux pareils à des toisons d’hermines,Ne ranimai-je point lentement les bourgeonsDu vignoble fertile, ou les mille surgeonsSous la glace cachés, pour qu’en été chatoie,La feuille de mûrier, propice au ver à soie ?
D’autres fois, répondant à vos ardents désirs,Ne vous donnai-je point d’intelligents loisirs ?..,Dans les heures d’étude où, fouillant les archives,Vous tâchiez d’évoquer, les époques furtivesDe mes passés d’honneur à jamais révolus :J’étais dans la chronique et dans le livre lus.Ou si, sous le couvert strict du laboratoire,Votre esprit poursuivait l’énigme aléatoireDe la science, Hermès entr’ouvrant, peu à peu,Son riche paradis de gigantesque Dieu :Partageant, ô mes fils, vos peines et vos veilles,Je m’enorgueillissais des moissons sans pareillesDe votre clair génie, et forgeais en secretLe diadème dont la gloire vous parait.
Et que vous vous nommiez poète ou philosophe ;Que vous soyez mineur ou bien faiseur d’étoffe ;Enfant de la chaumière, oisif aux blanches mains ;Docte compilateur d’antiques parchemins ;Rude ouvrier courbé sur la besogne vile ;Habitant du village, ou bourgeois de la ville ;Professeur ; artisan ; au commerce adonné ;Aux affaires d’État longuement façonné :Vous formez le tissu des chairs de la Patrie ;Votre substance a sa substance s’apparie,Je fis chacun de vous, ardent, viril et fort,Et c’est pourquoi nous nous aimons jusqu’à la mort…Mais tu ne mourras point ;,ô mon peuple invincible.Rien n’a fléchi ton héroïsme incoercible.En vain, comme une mer en fureur, l’ennemiTe battait de ses flots : or tu n’as point frémi tTu luttes, sûr de vaincre, et tu brandis le glaive.Comme à Valmy, jadis, tu n’auras pas de trêve,Que tu n’aies, répandu sur mon cœur de forêtsEt de plaines, chassé les Huns qui te navraient.Les hauts faits sont toujours familiers à ta race.La France s’apparente a la Rome d’Horace.C’est naturellement que le courage en toiS’épanouit comme la fleur au soleil roi,Et que ton calme, heureux et simple pacifisme,En un instant,devient le plus bel héroïsme…
Seul, le lâche se plaint de courir aux combats.Le péril t’environne, ami, ne te plains pas.Je saurai commuer tes cendres immortellesEn vignes, en rameaux, en moissons, en javelles,En arbres abritant, dans la saison des nids,De pépiements d’oiseaux les concerts infinis.Là môme où l’un des tiens sous mon humus repose,Au vert laurier j’enlacerai la fauve rose,Et c’est encor ton sang qui teindra, par les champs,Les trèfles incarnats ; sur les coteaux penchantsOù l’obus t’atteignit, les brins de la bruyère ;Et l’églantine pourpre, éployant sa bannièreA côté du talus, gazonné recouvrantQuelque mâle, anonyme et jeune vétéran,
Non ! tu ne mourras point. De ton trépas éclose,Ma force surgira dans une apothéose,Car ta vertu m’aura renouvelée enfin,Tel se rallume un feu que l’on croyait éteint.Non, tu ne mourras point ; de l’Alsace à la Flandre,Ton armée a nouveau, mon cher peuple, m’engendre.Non, tu ne mourras point ! car chacun de tes filsApprend de moi comment on lutte un contre dix,Et comment, pour sauver l’éternelle patrie,Puisqu’il le faut, on fait face à la barbarie,Et comment, dépouillant soudain son faix charnel,L’Âme des preux revit aux étoiles du ciel…Et quand tes nouveau-nés, plus tard, devenus hommes,Vont parcourir les bourgs de Champagne et de Somme,On bien pèleriner aux villages d’Artois,Ces sites déchirés, témoins de tant d’exploits :Qu’ils, sachent épeler l’épitaphe invisibleSurmontant, tels les mots d’une sublime bible,Les mille tertres où leurs pères, au repos,Redeviennent mon sol que consacrent leurs os,Après s’être acquittés dé l’humaine aventureSelon ta loi constante, éternelle Nature :
« Jeunes espoirs, ô fleurs de la race à venir,« Restez dignes de nous pour que le sacrifice« De nos jours se maintienne, — et sans cesse, — propice« Dans une France où tous les cœurs doivent s’unir.« lit des froments mûris aux lieux où nous tombâmes,« Faites, en souvenir de tous vos aînés morts,« Le pain de la vaillance et la manne des forts,« lit l’actif stimulant journalier de vos âmes. »
15 avril.
155 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources