Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La France éternelle, 1918· 1915

Lettre du front

Pierre de Bouchaud· 96 vers

I ! ne faut pas pleurer, vois-tu, ma sœur amie,Si je viens à tomber dans l’assaut de demain,Car nous allons enfin tenter un coup de main,Dus la prochaine nuit, trois heures et demie.

C’est peut-être le grand et l’invincible effortdue nous devons donner avec cette offensive.Coûte que coûte il faut que notre armée arriveA percer, à l’assaut, l’ennemi, vers le Nord,

Je suis très fier vraiment que l’on ait jugé digneMon brave régiment de partir le premier :Il fut de maints exploits si souvent coutumierQue c’est lui, qu’avant tous, pour la charge on désigne.

Quel que soit mon destin, ferme dans le devoir,Sans crainte et sans regret j’accomplirai ma tâche.Nul sur le front français, ne saurait être lâche.Le plus grave danger ne peut nous émouvoir.

Aie donc, petite sœur, comme moi du courage,Ne récrimine point si je succombe, et croisQue je mourrai content d’avoir gagné la croixDont Joffre, l’autre jour, daigna me faite hommage.

… Donc, écoute-moi bien ! avec ménagement,— Car, ma petite sœur, tu n’auras cette lettreQu’au cas où l’âpre Mars m’aura frappé — fais naîtreLa certitude au cœur de ma chère maman.

Soutiens-la, n’est-ce pas ? Chéris-la dans sa peine,Dis à papa surtout que je serai contentS’il pense, sans chagrin, au petit combattantQui périt pour la France avec l’Âme sereine.

Bon père, il me souvient de sa phrase : — « Mon fils,« Mettons l’honneur dans tous les actes de la vie. »Cette règle, ma foi, je l’ai toujours suivie.Je tomberai fidèle aux leçons de jadis.

Du reste, ce trépas est le plus beau du monde,C’est un décès utile, une fin pour Un but.C’est la mort, eh un mot, pour l’idéal tout brut,Le sacrifice entier que veut la foi profonde.

Aussi ne pleurez pas puisque j’aurai servi !…Tôt ou tard, après tout, il faut bien disparaître.Mais quel sublime orgueil, malgré tout, me pénètre,O France, étant de ceux qui t’aident à l’envi !…

— Sœurette, je t’écris par un beau jour d’automne.Des bois a l’infini s’étendent, de grands boisOù le vent tiède et pur chante et pleure à la foisDans toute l’étendue immense de l’Argonne.

C’est au flanc d’un coteau planté de vieux sapinsEt couvert d’un tapis éclatant de bruyères.J’entends tonner, tout prés, nos pièces familières,Les bons soixante-quinze, amis de mes Alpins.

Un peu de brume accroche aux monts une dentelle,J’aperçois, dans les creux des plans juxtaposés,Plusieurs paisibles bourgs, de verdure enchâssés,Pardieu, petite sœur, que notre France est belle !

Parfois voici fumer sur un toit de maison,Des vapeurs s’échappant dans l’éther diaphane.Une ferme à pignons, que le lierre enrubanne,Dort à mes pieds comme un mâtin dans sa toison.

Non loin, mes bons poilus, se reposant, égrènentLeurs gros rires d’enfants insouciants et gais.Sur l’arbre au pied duquel j’écris, deux ou trots geaisJacassent : on dirait vraiment qu’ils me comprennent.

Quelqu’ombre de nuage onduleux et vermeilSur la forât soudain pose une tache noire.Et toujours l’étendue immense dans sa gloireEt se baignant sans fin aux ondes du soleil,

— Ah ! c’est en contemplant ces merveilleuses chosesQue l’on sent la beauté du métier de soldatQui, stoïque, aux aguets, face aux Germains se bat,Et pour vaincre s’épuise en efforts grandioses.

Puis c’est en traversant un village où l’on voitJouer de frais bébés aux pieds des jeunes mères,Qu’on qualifie alors ses peines d’éphémèresEt qu’on sait mieux à quelle cause l’on se doit.

Car tout cela serait le butin des barbares,Le pays subirait la serre des vautours,Si nous ne résistions à outrance et toujours,Si nos poilus étaient de leurs hauts faits avares.

Exposer sa poitrine aux coups de l’ennemiN’est rien du tout, pourvu qu’on vainque, sans le craindre.Quand on vise, un tel but, il est honteux de geindre,Le Gaulois n’admet pas l’épopée à demi !

— Mais je m’attarde trop à ce vain bavardage.Deux mots encor pourtant ; je veux être enterréA l’endroit môme où, si Dieu veut, je tomberai,Avec le sol qui but mon sang pour seul dallage.

… Et maintenant je vous embrasse tous les troisDe tout mon cœur qui vous chérit. Vive la France !Puisse mon humble fin hâter sa délivrance !Gomme à Dieu je me fie, au triomphe je crois.

A revoir donc 1 Pour vous mes dernières pensées.Plus dur est.le calvaire et plus noble est l’effort.Le devoir n’a de prix que s’il risque la mort ;Son sacrifice plaît aux Âmes bien placées ;

… A cette lettre, sœur, tu ne répondras pas.Mais n’aie pas de chagrin ! Sols forte ! je t’en prie.Que nos parents par toi renaissent à la vie !Et, jour et nuit, mon âme escortera vos pas,

(D’après une lettre authentique.)

Novembre.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources