La France éternelle, 1918· 1916
Pour nos preux
Soldats, mes chers soldats, combien je pense à vous !J’évoque vos exploits dont me plaît la bravoure,Vos gaîtés sous l’assaut qu’une bombe laboure,Et vos yeux a l’éveil narguant les mauvais coups,
Vous êtes jeunes, beaux, pensifs et pleins de rêves,Et lorsque vous scrutez, à travers le créneauDe la tranchée-abri, la plaine ou le hameau,Le sang bouillonne en vous comme en l’arbre la sève.
Pas un de vous pourtant qui ne soit au dangerAvec un cœur exempt d’amertume et de plainte ;Pas un qui, si le glas de la mort pour lui tinte,Incrimine le Sort venant le ravager,
C’est que vous savez bien qu’il s’agit de défendreLa terre des aïeux. C’est que vous savez bienQu’en dehors du pays, ô soldats, il n’est rienDont votre liberté puisse jamais dépendre.
C’est que vous savez bien que le sol, abritantVotre troupe sacrée au sein de ses entrailles,Est la bonne patrie où lèvent les semailles,Où mûrit le raisin le long du cep flottant.
C’est que vous savez bien que, môles à la boueDes sillons éventrés et du terreau natal>Vous vous amalgamer, tel au feu le métal,Avec la nation que le Germain bafoue.
Mes amis, je vous aime, Et, depuis de longs mois,Sans trêve jour et nuit, je partage vos peines.je campe à vos côtés. Je suis vos capitaines ;Je rampe en éclaireur, avec vous dans les bois.
Je contemple la ruine affreuse des villagesOù vous devez tenir sous le heurt du shrapnell ;Et je m’efforce de mitrailler en plein cielLes avions ennemis dans leurs brusques sillages.
Parfois, non loin des lieux Où tombent les obus,Je visite, l’Âme attristée, une ambulance :Et je suis à genoux devant votre vaillance,Blessés, rieurs, malgré la plaie et son virus !
Parfois, quand le repos succède à quelque alerte,J’escorte vos esprits qui se portent, soudain,Vers la douce demeure et le petit jardinOù votre femme coud près delà grille ouverte.
Ou bien c’est, tout à coup, l’heure où vos beaux enfants,Tels des vols d’étourneaux, s’échappent de l’école.Tous crient à qui mieux mieux ; chacun d’eux caracole.Ah ! sur vos cœurs alors que d’émois étouffants !
Mais essuyant bientôt d’un doigt brusque une larme,Dans la pluie et le vent vous reprenez le guet.De nouveau c’est le tir. De nouveau c’est le jetDe la grenade a main. De nouveau le vacarme,
— Oui je vous aime tous. Votre nombre infiniJe l’enclos tout entier dans l’écrin de mon Âme.Sous sa diversité magnifique j’acclameCet essaim de guerriers dont !a France est le nid.
Il n’est plus de partis. Il n’est plus de distanceSéparant tous ces preux par la guerre appelés.Us se trouvent égaux sous les drapeaux ailés,Puisqu’ils sont les fils de ta chair, ô douce France !
… Je vous aime et je suis à vous, fiers inconnusQue je sais de mon sang, que je sens de ma race :Vous, tirailleurs actifs, que la veille harasse,Mais dont les bons fusils ne manquent pas leurs buts ;
Vous, soldats laboureurs qui humez dans la terreConvertie en redoute, un parfum de terroir,Et qui, sous l’ouragan mortel, souffrez de voirDes bois de cinq cents ans que le canon lacère.
Vous, savants, sur le front qui faites humblement,Comme les compagnons, vôtre tâche anonyme ;Vous penseurs, que l’amour de la patrie anime,Pour elle ayant quitté l’étude avec élan ;
Vous tous, héros obscurs, plus grands que ceux d’Homère,Dressant contre le Hun les remparts de vos corps,Et qui, jusqu’au dernier, bravez les pires mortsAfin de délivrer la France, votre mère ;
Soldats de mon pays, beaux enfants de son sol,Qui courageusement tenez tête à l’épreuve,Et qui sous les maux dont la guerre vous abreuveRestez vifs et chantants comme le rossignol…
Et vous, qui nous prêtez l’appui de votre force,Preux Anglais, par Kipling si fièrement chantés.Et vous, que d’Annunzio de ses vers a fêtés,O frères Italiens, frappant l’Autriche torse ;
Et vous, Américains, à notre entente unisEt dont l’histoire un jour narrera les prodiges ;Vous que la renommée hausse sur ses quadriges,Bons Serbes, chers Roumains bravant vos ennemis.
J’associe à nos Francs votre illustre cohorte,Car c’est pour le bon droit que nous sommes liés,Gloire à vous, défenseurs des pays spoliés,Et que Mars toujours plus vers le triomphe emporte.
Courage ! Poursuivez votre œuvre. RésistezTant que Vous n’aurez pas délivré vos patries.Honte aux vils égorgeurs Sus à leurs barbariesN’ayant que ce mot d’ordre : « Il faut vaincre », luttez !
Jusqu’au jour où du sang germera la Victoire,Où les bras de la mort retomberont lassés,Tandis que pousseront sur tous vos sols blessésLes taillis immortels des lauriers de la Gloire.
Janvier.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources