Œuvres poétiques, 1790· Poèmes
Amérique
Géographie
QUE ton œil, voyageur,‖ de peuples en désertsParcoure l’ancien monde‖ et traverse les mers :Rome antique partout,‖ Rome, Rome immortelle,Vit et respire, et tout‖ semble vivre par elle.De l’Atlas au Liban,‖ de l’Euphrate au Bétis,Du Tage au Rhin glacé,‖ de l’Elbe au Tanaïs,Et des flots de l’Euxin‖ à ceux de l’Hyrcanie,Partout elle a gravé‖ le sceau de son génie.Partout de longs chemins,‖ des temples, des cités,Des ponts, des aqueducs‖ en arcades voûtés,Des théâtres, des forts‖ assis sur des collines,Des bains, de grands palais‖ et de grandes ruinesGardent empreinte encore‖ une puissante main,Et cette Rome auguste‖ et le grand nom romain.Et d’un peuple ignorant‖ les débiles courages,Étonnés et confus‖ de si vastes ouvrages,Aiment mieux assurer‖ que de ces monumentsLe bras seul des démons‖ jeta les fondements.
Épisodes
… Pour moi, je les crois fils de ces dieux malfaisantsPour qui nos maux, nos pleurs,‖ sont le plus doux encens.Loin d’être dieux eux-même,‖ ils sont tels que nous sommes,Vieux, malades, mortels.‖ Mais, s’ils étaient des hommes,Quel germe dans leur cœur‖ peut avoir enfantéUn tel excès de rage‖ et de férocité ?Chez eux peut-être aussi‖ qu’une avare natureN’a point voulu nourrir‖ cette race parjure.Le cacao sans doute‖ et ses glands onctueuxDédaignent d’habiter‖ leurs bois infructueux.Leur soleil ne sait point‖ sur leurs arbres profanesMûrir le doux coco,‖ les mielleuses bananes.Leurs champs du beau maïs‖ ignorent la moisson,La mangue leur refuse‖ une douce boisson.D’herbages vénéneux‖ leurs terres sont couvertes.Noires d’affreux poisons,‖ leurs rivières désertesN’offrent à leurs filets‖ nulle proie, et leurs traitsNe trouvent point d’oiseaux‖ dans leurs sombres forêts,Magellan, fils du Tage,‖ et Dracke et Bougainville,Et l’Anglais dont Neptune‖ aux plus lointains climatsReconnaissait la voile‖ et respectait les pas.Le Cancer sous les feux‖ de son brûlant tropiqueL’attire entre l’Asie‖ et la vaste Amérique,En des ports où jadis‖ il entra le premier.Là l’insulaire ardent,‖ jadis hospitalier,L’environne : il périt.‖ Sa grande âme indignée,Sur les flots, son domaine,‖ à jamais promenée,D’ouragans ténébreux‖ bat le sinistre bordOù son nom, ses vertus,‖ n’ont point fléchi la mort.J’accuserai les vents‖ et cette mer jalouseQui retient, qui peut-être‖ a ravi La Pérouse.Il partit. L’Amitié,‖ les sciences, l’amourEt la gloire française‖ imploraient son retour.Six ans sont écoulés‖ sans que la renomméeDe son trépas au moins‖ soit encore informée.Malheureux ! un rocher‖ inconnu, sous les eauxA-t-il, brisant les flancs‖ de tes hardis vaisseaux,Dispersé ta dépouille‖ au sein du gouffre immense ?Ou, le nombre et la fraude‖ opprimant ta vaillance,Nu, captif, désarmé,‖ du sauvage inhumainAs-tu vu s’apprêter‖ l’exécrable festin ?Ou plutôt dans une île,‖ assis sur le rivage,Attends-tu ton ami‖ voguant de plage en plage ;Ton ami qui partout,‖ jusqu’aux bornes des mersOù d’éternelles nuits‖ et d’éternels hiversFont plier notre globe‖ entre deux monts de glace,Aux flots de l’Océan‖ court demander ta trace ?Malheureux ! tes amis,‖ souvent dans leurs banquets,Disent en soupirant :‖ « Reviendra-t-il jamais ?Ta femme à son espoir,‖ à ses vœux enchaînée,Doutant de son veuvage‖ ou de son hyménée,N’entend, ne voit que toi‖ dans ses chastes douleurs,Se reproche un sourire,‖ et tout entière aux pleurs,Cherche en son lit désert,‖ peuplé de ton imageUn pénible sommeil‖ que trouble ton naufrage.
Le poète divin,‖ tout esprit, tout pensée,Ne sent point dans un corps‖ son âme embarrassée ;Il va percer le ciel‖ aux murailles d’azur ;De la terre, des mers,‖ le labyrinthe obscur.Ses vers ont revêtu,‖ prompts et légers protées,Les formes tour à tour‖ à ses yeux présentées.Les torrents, dans ses vers,‖ du droit sommet des montsTonnent précipités‖ en des gouffres profonds.Là, des flancs sulfureux‖ d’une ardente montagne,Ses vers cherchent les cieux‖ et brûlent les campagnes,Et là, dans la mêlée‖ aux reflux meurtriers,Leur clameur sanguinaire‖ échauffe les guerriers.Puis, d’une aile glacée‖ assemblant les nuagesIls volent, troublent l’onde‖ et soufflent les naufrages,Et répètent au loin‖ et les longs sifflements,Et la tempête sombre‖ aux noirs mugissements,Et le feu des éclairs‖ et les cris du tonnerre.Puis, d’un œil doux et pur‖ souriant à la terre,Ils la couvrent de fleurs ;‖ ils rassérènent l’air.Le calme suit leurs pas‖ et s’étend sur la mer.
Exposé de l’Histoire du monde et des empires
Henri V.
Grand roi, vaillant guerrier,‖ d’un père usurpateur,Dès son adolescence,‖ illustre imitateur.N’étant que prince encore,‖ aux périls, au carnageDe nocturnes bandits‖ formèrent son courage.Voilà quels chevaliers,‖ l’effroi des grands chemins,Confièrent l’épée‖ à ses royales mains.A leur tête longtemps‖ il fit payer sa gloireAu passant chargé d’or‖ qui durant l’ombre noireDe Windsor à la hâte‖ osait tenter les bois.Roi, maintenant, il vient‖ par les mêmes exploitsSignaler contre nous‖ son noble apprentissageDu métier de brigand‖ si cher à son jeune âge.Les Anglais à ses goûts‖ toujours accoutumés,Gens de sang, de débauche‖ et de proie affamés,Aimaient à voir chez nous‖ le maître de leur trône,Le pistolet en main,‖ demander la couronne ;Et chérissaient un prince‖ incapable d’effroi,D’un antre de voleurs‖ sorti pour être roi…Vincennes ! bois auguste‖ où le grand saint LouisNous rendait la justice‖ au pied d’un chêne assis,Pensais-tu que jamais‖ de ce roi plein de gloire,La moitié de la France‖ outrageant la mémoire,Sous tes antiques murs‖ qui furent son palais,Vînt couronner un front‖ qui n’était point français ?Saint-Denis ! lieu sacré !‖ tes voûtes sépulcralesTressaillirent. L’on vit‖ fuir les ombres royales,Tremblantes qu’à leur cendre‖ un étranger nouveauMêlant sa cendre impie‖ usurpât leur tombeau.Guillaume, heureux vassal‖ des rois de cette terre,Fier et brave Normand‖ maître de l’Angleterre,Tu ne prévoyais point‖ qu’un jour un de ses roisDicterait aux Français‖ de sacrilèges lois.O crime ! ô noir complot !‖ la fille de BavièreSur le trône français,‖ aux Français étrangère,Du sein de ses plaisirs‖ qu’elle nous fit payer,Nomme l’usurpateur‖ son fils, son héritier !D’un malheureux époux‖ la fatale démenceMit dans ses viles mains‖ le timon de la France.Elle vend ses sujets,‖ elle proscrit son fils,Elle donne sa fille‖ aux brigands ennemis ;Mère, épouse, régente,‖ et reine parricide,Tout l’État est la dot‖ de cet hymen perfide.C’est alors, en effet,‖ que vaincus, enchaînés,Captifs de l’insulaire,‖ à sa suite traînés,Les anges de la France,‖ arrachés à nos villes,Passèrent l’océan,‖ et, de leurs pieds débilesTouchant le sol anglais,‖ dans leurs pâles douleursTournèrent vers nos bords‖ leurs yeux noyés de pleurs.La Tamise asservit‖ à ses lois insolentesDe nos fleuves français‖ les nymphes gémissantes ;Londre, apportant des fers,‖ vint de notre ParisFouler d’un pied sanglant‖ les augustes débris ;Et le lis transplanté‖ sous un ciel tyranniqueEut regret d’embellir‖ l’écusson britannique.
Ensuite la délivrance des français, etc…
Et je méprise un roi‖ quand un roi s’avilit.
Chénier aurait voulu créer un Œdipe américain, et imiter la scène de Cassandre dans Agamemnon, en faisant prédire à une prophétesse l’assassinat de François Pizarre.
Versification
- Forme
- Distiques avec clausule (distiques)
- Rimes
- 73((aa)) 1(b)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distique, 1 vers clausule
- Mots à la rime
- a déserts / mers masculine, classiqueb immortelle / elle féminine, classiquea Bétis / Tanaïs masculine, classiqueb l’Hyrcanie / génie féminine, classiquea cités / voûtés masculine, classiqueb collines / ruines féminine, classiquea main / romain masculine, classiqueb courages / ouvrages féminine, classiquea monuments / fondements masculine, classiqueb malfaisants / encens masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb enfanté / férocité masculine, classiquea nature / parjure féminine, classiqueb onctueux / infructueux masculine, classiquea profanes / bananes féminine, classiqueb moisson / boisson masculine, classiquea couvertes / désertes féminine, classiqueb traits / forêts masculine, classiquea climats / pas masculine, classiqueb tropique / Amérique féminine, classiquea premier / hospitalier masculine, classiqueb indignée / promenée féminine, classiquea bord / mort masculine, classiqueb jalouse / Pérouse féminine, classiquea l’amour / retour masculine, classiqueb renommée / informée féminine, classiquea eaux / vaisseaux masculine, classiqueb immense / vaillance féminine, classiquea inhumain / festin masculine, classiqueb rivage / plage féminine, classiquea mers / hivers masculine, classiqueb glace / trace féminine, classiquea banquets / jamais masculine, classiqueb enchaînée / hyménée féminine, classiquea douleurs / pleurs masculine, classiqueb image / naufrage féminine, classiquea pensée / embarrassée féminine, classiqueb d’azur / obscur masculine, classiquea protées / présentées féminine, classiqueb monts / profonds masculine, classiquea montagne / campagnes féminine, non classiqueb meurtriers / guerriers masculine, classiquea nuages / naufrages féminine, classiqueb sifflements / mugissements masculine, classiquea tonnerre / terre féminine, classiqueb l’air / mer masculine, classiquea usurpateur / imitateur masculine, classiqueb carnage / courage féminine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb gloire / noire féminine, classiquea bois / exploits masculine, classiqueb apprentissage / âge féminine, classiquea accoutumés / affamés masculine, classiqueb trône / couronne féminine, classiquea d’effroi / roi masculine, équivalenteb Louis / assis masculine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb palais / français masculine, classiquea sépulcrales / royales féminine, classiqueb nouveau / tombeau masculine, classiquea terre / l’Angleterre féminine, classiqueb rois / lois masculine, classiquea Bavière / étrangère féminine, classiqueb payer / héritier masculine, classiquea démence / France féminine, classiqueb fils / ennemis masculine, classiquea parricide / perfide féminine, classiqueb enchaînés / traînés masculine, classiquea villes / débiles féminine, classiquea insolentes / gémissantes féminine, classiqueb Paris / débris / s’avilit masculine, classiquea tyrannique / britannique féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
148 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources