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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres poétiques, 1790· Poèmes

Suzanne

André de Chénier· POÈME EN SIX CHANTS· distiques, alexandrins, 118 vers

Premier chant

JE dirai l’innocence‖ en butte à l’imposture,Et le pouvoir inique,‖ et la vieillesse impure,L’enfance auguste et sage,‖ et Dieu, dans ses bienfaits,Qui daigne la choisir‖ pour venger les forfaits.O fille du Très-Haut,‖ organe du génie,Voix sublime et touchante,‖ immortelle harmonie,Toi qui fais retentir‖ les saints échos du cielD’hymnes que vont chanter,‖ près du trône éternel,Les jeunes séraphins‖ aux ailes enflammées ;Toi qui vins sur la terre‖ aux vallons iduméesRépéter la tendresse‖ et les transports si douxDe la belle d’Égypte‖ et du royal époux ;Et qui, plus fière, aux bords‖ où la Tamise gronde,As, depuis, fait entendre‖ et l’enfance du monde,Et le chaos antique,‖ et les anges pervers,Et les vagues de feu‖ roulant dans les enfers,Et des premiers humains‖ les chastes hyménées,Et les douceurs d’Éden‖ sitôt abandonnées,Viens ; coule sur ma bouche,‖ et descends dans mon cœur.Mets sur ma langue un peu‖ de ce miel séducteurQu’en des vers tout trempés‖ d’une amoureuse ivresseVersait du sage roi‖ la langue enchanteresse ;Un peu de ces discours‖ grands, profonds comme toi,Paroles de délice‖ ou paroles d’effroiAux lèvres de Milton‖ incessamment écloses,Grand aveugle dont l’âme‖ a su voir tant de choses !

Départ de Joachim dont les deux vieillards, ses faux amis, convoitent l’épouse, Suzanne.

........................................... et quand la nuit tranquilleCommençait de s’asseoir‖ sur les tours de la ville,Tous les deux, se glissant‖ par des chemins divers,Retournent vers ce toit‖ ou leur âme est aux fers.Au seuil de Joachim‖ ils arrivent ensemble,Se rencontrent. Chacun‖ veut fuir, recule, tremble,Craint les regards de l’autre,‖ inquiet, incertain,Confus de son silence.‖ Et Manassès enfin :« Mais, Séphar, je croyais‖ qu’au sein de ta familleTu pressais dans tes bras‖ et ta femme et ta fille.J’attendais peu qu’ici,‖ pour ne te rien celer…— Toi-même, dit Séphar,‖ qui peut t’y rappeler ?Joachim est absent,‖ tu le sais… Dans ton âme,Peut-être pensais-tu‖ que l’amour de sa femmeL’a déjà, malgré lui…‖ — Non, non, dit Manassès,Pour un plus long séjour‖ j’ai vu tous ses apprêts.Je venais… Sur ce seuil‖ c’est lui qui me rappelle.Il se peut que déjà‖ quelque esclave fidèleSoit venu. » Mais Séphar‖ sourit et l’interrompt,Et d’un regard perçant,‖ et secouant le front :« Va, je sais quel projet‖ t’amène et te tourmente ;Joachim est absent,‖ mais Suzanne est présente.Suzanne !… Manassès,‖ tu l’aimes, je le vois,Mais j’ai des yeux aussi ;‖ je l’aime comme toi.— Oui, Séphar, oui, je l’aime,‖ et j’en fais gloire, et douteQue tu veuilles sur moi…‖ — Tiens, Manassès, écoute :Nous régnons sur le peuple,‖ unis jusqu’aujourd’hui ;C’est par là, tu le sais,‖ que nous régnons sur lui.Tu me hais, je te hais.‖ Si tu veux me détruire,Tu le peux. Si je veux,‖ je puis aussi te nuire.Mais, ennemis secrets‖ ou sincères amis,Toujours même intérêt‖ nous force d’être unis.Les attraits d’une femme‖ ont fasciné ta vue :A ses attraits aussi‖ mon âme s’est émue.Nous sommes vieux tous deux ;‖ mais quel œil peut la voirSans pétiller d’amour,‖ de jeunesse, d’espoir ?Ne soyons point jaloux.‖ Faut-il qu’un de nous pleure ?Pour qu’elle soit à l’un,‖ faut-il que l’autre meure ?Quand j’aurai de ma soif‖ dans ses embrassementsRassasié les feux‖ et les emportementsEnvîrai-je qu’un autre,‖ altéré de ma proie,Aille aussi dans ses bras‖ chercher la même joie ?Va, tu peux sur sa bouche‖ éteindre tes ardeurs,J’y peux de mon amour‖ épuiser les fureurs,Sans qu’elle ait rien perdu‖ de sa beauté suprême.Nous la retrouverons‖ tout entière la même,Aidons-nous : ce trésor‖ peut suffire à tous deux ;Elle possède assez‖ pour faire deux heureux. »

Il dit, et sur les plis‖ de leurs sombres visagesÉclate un noir sourire.‖ « Oui, Séphar, soyons sages,Dit Manassès. Aimons,‖ ne soyons point amis ;Et, pour tromper toujours‖ soyons toujours unis.Laissons à l’inquiète‖ et vaine adolescenceDe ses amours jaloux‖ l’enfantine imprudence.Viens ! au sortir du temple‖ où ces temps malheureuxAttirent plus souvent‖ les timides Hébreux,Nous irons concerter‖ chez moi, dans le mystère,Les moyens de séduire‖ et de nous satisfaire. »

Suzanne qui s’est rendue au temple et y a entendu le jeune prophète Daniel, ne peut dormir la nuit et veut descendre dans ses jardins.

Deuxième chant

Après cette promenade elle rentre plus calme. Son ange et celui de sa jeune sœur ont entendu les mauvais anges des deux vieillards se flatter des souffrances prochaines de Suzanne. Les vieillards, cachés dans le jardin, y passent tout le jour.

Troisième chant

Suzanne au bain.

.......................... A loisir les infâmes vieillardsS’enivrent quelque temps‖ d’impudiques regards.Ils attendent qu’au ciel‖ la belle vertueuseOffre les doux transports‖ de son âme pieuse,Qu’elle rêve à l’époux‖ cher à son souvenir,Que son esclave enfin‖ n’ait plus à revenir :Puis, comme deux serpents‖ à l’haleine empestée,Quittant les noirs détours‖ d’une rive infectée,Fondent sur un enfant‖ qui dort au coin d’un bois,Ainsi de leur retraite‖ ils sortent à la fois.Et sur elle avançant‖ leur main vile et profane :« Viens, sois à nous, ô belle,‖ ô charmante Suzanne !Viens, nul mortel ne sait‖ qu’en ce bois écartéNous avons… » A ce bruit,‖ l’innocente beautéRougit, tremble, pâlit,‖ se retourne, s’étonne,Se courbe, au fond de l’eau‖ se plonge, s’environne,Et mourante, ses bras‖ contre son sein pressés,Et ses yeux, et ses cris‖ vers le ciel élancés :« Dieu ! grand Dieu ! sauve-moi ;‖ grand Dieu ! Dieu secourable !Couvre-moi d’un rempart,‖ d’un voile impénétrable ;Tonne, ouvre-moi la terre,‖ ouvre-moi les enfers.Cache-moi dans ton sein.‖ Sur eux, sur ces pervers,Jette l’aveuglement,‖ la nuit, la nuit subiteDont tu frappas jadis‖ une ville maudite.Dieu ! grand Dieu !… » Les vieillards,‖ inquiets, frémissants,Lui murmurent tout bas‖ vingt discours menaçants.Ils iront ; des jardins‖ ils ouvriront la porte ;Ils sauront appeler‖ une nombreuse escorte ;Ils diront qu’en ce lieu‖ conduits par des hasards,Suzanne dans le crime‖ a frappé leurs regards.« Oui, crains notre vengeance ;‖ obéis, tais-toi, cède. »Mais sans les écouter :‖ « Grand Dieu ! viens à mon aide,Dieu juste, anges du ciel,‖ criait-elle toujours,Joachim ! Joachim !‖ oh ! viens à mon secours ! »

Quatrième chant

Les vieillards accusent Suzanne d’adultère et lui offrent la vie si elle consent à céder à leur passion.

Cinquième chant

Suzanne marche au supplice. Retour de Joachim.

Sixième chant

Daniel proclame l’innocence de Suzanne. Les calomniateurs sont lapidés.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
59((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiques
Mots à la rime
a l’imposture / impure féminine, classiqueb bienfaits / forfaits masculine, classiquea génie / harmonie féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquea enflammées / idumées féminine, classiqueb doux / époux masculine, classiquea gronde / monde féminine, classiqueb pervers / enfers masculine, classiquea hyménées / abandonnées féminine, classiqueb cœur / séducteur masculine, classiquea ivresse / enchanteresse féminine, classiqueb toi / d’effroi masculine, classiquea écloses / choses féminine, classiqueb tranquille / ville féminine, classiquea divers / fers masculine, classiqueb ensemble / tremble féminine, classiquea incertain / enfin masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquea celer / rappeler masculine, classiqueb âme / femme féminine, classiquea Manassès / apprêts masculine, classiqueb rappelle / fidèle féminine, classiquea l’interrompt / front masculine, classiqueb tourmente / présente féminine, classiquea vois / toi masculine, non classiqueb doute / écoute féminine, classiquea jusqu’aujourd’hui / lui masculine, classiqueb détruire / nuire féminine, classiquea amis / unis masculine, classiqueb vue / émue féminine, classiquea voir / d’espoir masculine, classiqueb pleure / meure féminine, classiquea embrassements / emportements masculine, classiqueb proie / joie féminine, classiquea ardeurs / fureurs masculine, classiqueb suprême / même féminine, classiquea deux / heureux masculine, classiqueb visages / sages féminine, classiqueb adolescence / imprudence féminine, classiquea malheureux / Hébreux masculine, classiqueb mystère / satisfaire féminine, classiquea vieillards / regards masculine, classiqueb vertueuse / pieuse féminine, classiquea souvenir / revenir masculine, classiqueb empestée / infectée féminine, classiquea bois / fois masculine, classiqueb profane / Suzanne féminine, classiquea écarté / beauté masculine, classiqueb s’étonne / s’environne féminine, classiquea pressés / élancés masculine, classiqueb secourable / impénétrable féminine, classiquea enfers / pervers masculine, classiqueb subite / maudite féminine, classiquea frémissants / menaçants masculine, classiqueb porte / escorte féminine, classiquea hasards / regards masculine, classiqueb cède / aide féminine, classiquea toujours / secours masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

118 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources