Œuvres poétiques, 1790· Poèmes
Hermes
Premier chant
C’EST là qu’admis au fond‖ d’un antique mystère,L’œil pense avec effroi‖ voir la nature mère,Dans les convulsions‖ d’un douloureux tourment,S’agiter sous l’effort‖ d’un long enfantement.
Deuxième chant
Ridés, le front blanchi,‖ dans notre tête antiqueS’éteindra cette flamme‖ ardente et poétique,Qui, féconde et rapide‖ en un jeune cerveau,Y peint de l’univers‖ un mobile tableau ;Et par qui tout à coup‖ le poète indomptableSort, quitte ses amis,‖ et les jeux, et la table,S’enferme, et, sous le dieu‖ qui le vient oppresser,Seul, chez lui, s’interroge,‖ et s’écoute penser.
Les Causes
Ainsi, dans les sentiers‖ d’une forêt naissante,A grands cris élancée,‖ une meute pressante,Aux vestiges connus‖ dans les zéphyrs errants,D’un agile chevreuil‖ suit les pas odorants.L’animal, pour tromper‖ leur course suspendue,Bondit, s’écarte, fuit ;‖ et la trace est perdue.Furieux, de ses pas‖ cachés dans ces déserts,Leur narine inquiète‖ interroge les airs,Par qui bientôt frappés‖ de sa trace nouvelleIls volent à grands cris‖ sur sa route fidèle.
La Religion
De son horrible aspect‖ menaçait les humains.Un Grec fut le premier‖ dont l’audace affermieLeva des yeux mortels‖ sur l’idole ennemie.Rien ne put l’étonner.‖ Et ces dieux tout-puissants,Cet Olympe, ces feux‖ et ces bruits menaçantsIrritaient son courage‖ à rompre la barrièreOù, sous d’épais remparts,‖ obscure et prisonnière,La nature en silence‖ étouffait sa clarté.Ivre d’un feu vainqueur,‖ son génie indompté,Loin des murs enflammés‖ qui renferment le monde,Perça tous les sentiers‖ de cette nuit profonde,Et de l’immensité‖ parcourut les déserts ;Il nous dit quelles lois‖ gouvernent l’univers,Ce qui vit, ce qui meurt,‖ et ce qui ne peut être.La religion tombe‖ et nous sommes sans maître ;Sous nos pieds à son tour‖ elle expire ; et les cieuxNe feront plus courber‖ nos fronts victorieux.
Le Mariage
Et quand sa faim vorace,‖ au pied d’un chêne antique,Avait su du vil gland‖ tombé de ses rameauxDisputer la pâture‖ aux plus vils animaux,Un besoin plus terrible,‖ une faim plus brûlante,Livrait à ses efforts‖ une esclave tremblanteQui, bientôt de ses bras‖ chassée avec horreur,Allait d’un nouveau maître‖ assouvir la fureur.Mais sitôt que Cérés‖ par des lois salutairesDes humains réunis‖ fit un peuple de frères,Alors ................................................................................Une foi mutuelle‖ unit les hyménées.
Troisième chant
Morale
Il croit (aveugle erreur !‖) que de l’ingratitudeUn peuple tout entier‖ peut se faire une étude,L’établir pour son culte,‖ et de dieux bienfaisantsBlasphémer de concert‖ les augustes présents.
Législation
Descends, œil éternel,‖ tout clarté, tout lumière !Viens luire dans mon âme,‖ éclairer sa paupière,Pénétrer avec lui‖ dans le cœur des humains ;De ce grand labyrinthe‖ ouvre-lui les chemins.Qu’il aille interroger‖ ses plus sombres retraites,Voir de tous leurs pensers‖ les racines secrètes.Fais, de leurs passions,‖ à ses doctes efforts,Tenter, étudier,‖ compter tous les ressorts.Qu’un charme, en ses discours,‖ flatte, entraîne, ravisse.Fais régner sur leurs cœurs‖ sa voix législatrice,Pour qu’il les puisse instruire‖ à vivre plus heureux ;Les unir de liens‖ qui semblent nés pour eux ;Étayer leur faiblesse‖ et diriger leur force ;De l’honnête et du beau‖ leur présenter l’amorce.Car si pour magistrats‖ les lois ont des bourreaux,Si leur siège sanglant‖ est sur des échafauds,La crainte sur les cœurs‖ n’a qu’un pouvoir fragile.Et qu’espérer de grand‖ chez un peuple servile,Lâche, à se mépriser‖ en naissant façonné,Avili par ses lois‖ dès l’instant qu’il est né ?Par ses lois ! Le poison‖ que son trépas va suivre,Infecte l’aliment‖ qui dût le faire vivre.Toujours un grand supplice‖ en amène un plus grand.Plus la loi fait d’efforts,‖ plus son pouvoir mourantS’éteint. L’empire fuit‖ dès que Thémis faroucheN’a que flammes, gibets,‖ tortures à la bouche.Elle lutte, on résiste.‖ Et ce fatal combatUse l’âme du peuple‖ et les nœuds de l’État.Sous une loi de sang‖ un peuple est sanguinaire.Quand d’un crime léger‖ la mort est le salaire,Tout grand, forfait est sûr.‖ Débile à se venger,La loi ne prévient plus‖ même un crime léger.La balance est en nous.‖ Le pouvoir d’un capriceN’a point fondé les droits,‖ la raison, la justice :Ils sont nés avec l’homme‖ et ses premiers liens.Tel crime nuit aux mœurs,‖ aux droits des citoyens,Trouble la paix publique,‖ outrage la nature ;A ce modèle inné‖ que la loi les mesure :Que le coupable ingrat‖ soit exclus de jouirDes mêmes biens communs‖ qu’il osait envahir ;Qu’à tous les yeux, aux siens,‖ par une loi certaineLa nature du crime‖ en indique la peine.Clairvoyantes alors,‖ les lois dans le dangerN’apportent point au mal‖ le remède étranger.La peine, du forfait‖ compagne involontaire,N’est qu’un juste équilibre,‖ un talion sévèreQue n’épouvante point‖ le scélérat puissant,Que n’ensanglante point‖ la mort de l’innocent.
La loi, dans les esprits,‖ se glisse, s’insinue,Les fait penser comme elle‖ et fascine la vue.Ce qu’elle dit supplice‖ est supplice tout prêt ;Ce qu’elle nomme un prix‖ est un prix en effet.Je veux qu’aux citoyens,‖ la justice vengée,L’honneur d’avoir bien fait,‖ la patrie obligée,Les regards du sénat,‖ des enfants, des aïeux,Soient un triomphe cher‖ qui les élève aux cieux.Je veux que leur bourreau‖ soit la honte ennemie ;Leurs peines, le mépris ;‖ le blâme, l’infamie ;Que l’arbre, le rocher,‖ le ciel, les éléments,Appelés à témoin‖ de la foi des serments,Soient les juges secrets‖ qui, dans l’âme parjure,Portent d’un long tourment‖ l’implacable morsure.Mais cet état surtout‖ porte empreint sur le frontDu père de ses lois l’esprit vaste et profond,Où par intérêt même‖ on devient magnanime ;Où la misère marche‖ à la suite du crime ;Où par la faim, la soif,‖ le vice est combattu ;Où l’on ne vit heureux‖ qu’à force de vertu.
Politique
Chassez de vos autels,‖ juges vains et frivoles,Ces héros conquérants,‖ meurtrières idoles ;Tous ces grands noms, enfants‖ des crimes, des malheurs,De massacres fumants,‖ teints de sang et de pleurs.Venez tomber aux pieds‖ de plus nobles images :Voyez ces hommes saints,‖ ces sublimes courages,Héros dont les vertus,‖ les travaux bienfaisants,Ont éclairé la terre‖ et mérité l’encens ;Qui, dépouillés d’eux-même‖ et vivant pour leurs frères,Les ont soumis au frein‖ des règles salutaires,Au joug de leur bonheur,‖ les ont faits citoyens ;En leur donnant des lois‖ leur ont donné des biens,Des forces, des parents,‖ la liberté, la vie ;Enfin qui d’un pays‖ ont fait une patrie.Et que de fois pourtant‖ leurs frères envieuxOnt d’affronts insensés,‖ de mépris odieux,Accueilli les bienfaits‖ de ces illustres guides,Comme dans leurs maisons‖ ces animaux stupidesDont la dent méfiante‖ ose outrager la mainQui se tendait vers eux‖ pour apaiser leur faim !Mais n’importe ; un grand homme‖ au milieu des supplicesGoûte de la vertu‖ les augustes délices.Il le sait : les humains‖ sont injustes, ingrats.Que leurs yeux un moment‖ ne le connaissent pas ;Qu’un jour entre eux et lui‖ s’élève avec murmureD’insectes ennemis‖ une nuée obscure ;N’importe, il les instruit,‖ il les aime pour eux.Même ingrats, il est doux‖ d’avoir fait des heureux.Il sait que leur vertu,‖ leur bonté, leur prudence,Doit être son ouvrage‖ et non sa récompense,Et que leur repentir,‖ pleurant sur son tombeau,De ses soins, de sa vie‖ est un prix assez beau.Au loin dans l’avenir‖ sa grande âme contempleLes sages opprimés‖ que soutient son exemple ;Des méchants dans soi-même‖ il brave la noirceur :C’est là qu’il sait les fuir ;‖ son asile est son cœur.De ce faîte serein,‖ son Olympe sublime,Il voit, juge, connaît.‖ Un démon magnanimeAgite ses pensers,‖ vit dans son cœur brûlant,Travaille son sommeil‖ actif et vigilant,Arrache au long repos‖ sa nuit laborieuse,Allume avant le jour‖ sa lampe studieuse,Lui montre un peuple entier,‖ par ses nobles bienfaits,Indompté dans la guerre,‖ opulent dans la paix,Son beau nom remplissant‖ leur cœur et leur histoire,Les siècles prosternés‖ au pied de sa mémoire.
Par ses sueurs bientôt‖ l’édifice s’accroît.En vain l’esprit du peuple‖ est rampant, est étroit,En vain le seul présent‖ les frappe et les entraîne,En vain leur raison faible‖ et leur vue incertaineNe peut de ses regards‖ suivre les profondeurs,De sa raison céleste‖ atteindre les hauteurs ;Il appelle les dieux‖ à son conseil suprême.Ses décrets, confiés‖ à la voix des dieux même,Entraînent sans convaincre,‖ et le monde éblouiPense adorer les dieux‖ en n’adorant que lui.Il fait honneur aux dieux‖ de son divin ouvrage.C’est alors qu’il a vu‖ tantôt à son passageUn buisson enflammé‖ recéler l’Éternel ;C’est alors qu’il rapporte,‖ en un jour solennel,De la montagne ardente‖ et du sein du tonnerre,La voix de Dieu lui-même‖ écrite sur la pierre ;Ou c’est alors qu’au fond‖ de ses augustes boisUne nymphe l’appelle‖ et lui trace des lois,Et qu’un oiseau divin,‖ messager de miracles,A son oreille vient‖ lui dicter des oracles.Tout agit pour lui seul,‖ et la tempête et l’air,Et le cri des forêts,‖ et la foudre et l’éclair ;Tout. Il prend à témoin‖ le monde et la nature ;Mensonge grand et saint !‖ glorieuse imposture,Quand au peuple trompé‖ ce piège généreuxLui rend sacré le joug‖ qui doit le rendre heureux !
Le fisc insatiable‖ engloutit les fortunes ;Les lois ..............................................................................Leurs décrets sont la toile‖ où l’avide ArachnéArrête un faible insecte‖ au passage enchaîné.Un insecte plus fort,‖ bravant son stratagème,Vole, brise sa trame,‖ et l’emporte elle-même.Tels des insectes vils,‖ la nuit, sortent sans nombreDes retraites du bois‖ d’un lit muet et sombre,Et sur l’homme endormi,‖ sur ses bras, sur son flanc,Rampent, courent en foule,‖ et lui sucent le sang.Puis, s’il eût ajouté :‖ « Tu vois tous ces secretsQue toi-même étais né‖ pour ne savoir jamais ;Un jour tout ce qu’ici‖ ma voix vient de te dire,D’eux-mêmes, sans qu’un dieu‖ soit venu les instruire.Tes pareils le sauront.‖ Tes pareils, les humainsTrouveront jusque-là‖ d’infaillibles chemins.Ces astres que tu vois‖ épars dans l’étendue,Ces immenses soleils‖ si petits à ta vue,Ils sauront leur grandeur,‖ leurs immuables lois,Mesurer leur distance,‖ et leur cours, et leur poids ;Ils traceront leur forme,‖ ils en feront l’histoire ; »Jamais, je vous le jure,‖ il ne l’eût voulu croire.
Invention des Sciences
Avant que des États‖ la base fût constante,Avant que de pouvoir,‖ à pas mieux assurés,Des sciences, des arts‖ monter quelques degrés,Du temps et du besoin‖ l’inévitable empireDut avoir aux humains‖ enseigné l’art d’écrire.D’autres arts l’ont poli ;‖ mais aux arts, le premier,Lui seul des vrais succès‖ peut ouvrir le sentier.Sur la feuille d’Égypte‖ ou sur la peau ductile,Même un jour sur le dos‖ d’un albâtre docile,Au fond des eaux formé‖ des dépouilles du lin,Une main éloquente,‖ avec cet art divin,Tient, fait voir l’invisible‖ et rapide pensée,L’abstraite intelligence‖ et palpable et tracée ;Peint des sons à nos yeux,‖ et transmet à la foisUne voix aux couleurs,‖ des couleurs à la voix.
Quand des premiers traités‖ la fraternelle chaîneCommença d’approcher,‖ d’unir la race humaine,La terre et de hauts monts,‖ des fleuves, des forêts,Des contrats attestés‖ garants sûrs et muets,Lurent le livre auguste‖ et les lettres sacréesQui faisaient lire aux yeux‖ les promesses jurées.Dans la suite peut-être‖ ils voulurent sur soiL’un de l’autre emporter‖ la parole et la foi ;Ils surent donc, broyant‖ de liquides matières,L’un sur l’autre imprimer‖ leurs images grossières,Ou celle du témoin,‖ homme, plante ou rocher,Qui vit jurer leur bouche‖ et leurs mains se toucher.De là dans l’Orient‖ ces colonnes savantes,Rois, prêtres, animaux‖ peints en scènes vivantes,De la religion‖ ténébreux monuments,Pour les sages futurs‖ laborieux tourments,Archives de l’État,‖ où les mains politiquesTraçaient en longs tableaux‖ les annales publiques.De là, dans un amas‖ d’emblèmes captieux,Pour le peuple ignorant‖ monstre religieux,Des membres ennemis‖ vont composer ensembleUn seul tout, étonné‖ du nœud qui les rassemble ;Un corps de femme au front‖ d’un aigle enfant des airsJoint l’écaille et les flancs‖ d’un habitant des mers.Cet art simple et grossier‖ nous a suffi peut-êtreTant que tous nos discours‖ n’ont su voir ni connaîtreQue les objets présents‖ dans la nature épars,Et que tout notre esprit‖ était dans nos regards.Mais on vit, quand vers l’homme‖ on apprit à descendre,Quand il fallut fixer,‖ nommer, écrire, entendreDu cœur, des passions‖ les plus secrets détours,Les espaces du temps‖ ou plus longs ou plus courts,Quel cercle étroit bornait‖ cette antique écriture.Plus on y mit de soins,‖ plus, incertaine, obscure,Du sens confus et vague‖ elle épaissit la nuit.Quelque peuple à la fin,‖ par le travail instruit,Compte combien de mots‖ l’héréditaire usageA transmis jusqu’à lui‖ pour former un langage.Pour chacun de ces mots‖ un signe est inventé,Et la main qui l’entend‖ des lèvres répétéSe souvient d’en tracer‖ cette image fidèle ;Et sitôt qu’une idée‖ inconnue et nouvelleGrossit d’un nouveau mot‖ ces mots déjà nombreux,Un nouveau signe accourt‖ s’enrôler avec eux.
C’est alors, sur des pas‖ si faciles à suivre,Que l’esprit des humains‖ est assuré de vivre.C’est alors que le fer,‖ à la pierre, aux métaux,Livre, en dépôt sacré‖ pour les âges nouveaux,Nos âmes et nos mœurs‖ fidèlement gardées,Et l’œil sait reconnaître‖ une forme aux idées.Dès lors des grands aïeux‖ les travaux, les vertusNe sont point pour leurs fils‖ des exemples perdus.Le passé du présent‖ est l’arbitre et le père,Le conduit par la main,‖ l’encourage, l’éclaire.Les aïeux, les enfants,‖ les arrière-neveux,Tous sont du même temps,‖ ils ont les mêmes vœux.La patrie, au milieu‖ des embûches, des traîtres,Remonte en sa mémoire,‖ a recours aux ancêtres,Cherche ce qu’ils feraient‖ en un danger pareil)Et des siècles vieillis‖ assemble le conseil.La terre est son domaine‖ et, possesseur ardent,Il court, juge, voit tout‖ comme le fils prudentQui va de ses aïeux‖ visiter l’héritage,Et parcourt tous les biens‖ laissés pour son partage.
Système du monde
Mais ces soleils assis‖ dans leur centre brûlant,Et chacun roi d’un monde‖ autour de lui roulant,Ne gardent point eux-même‖ une immobile place.Chacun avec son monde‖ emporté dans l’espace,Ils cheminent eux-même :‖ un invincible poidsLes courbe sous le joug‖ d’irrésistibles lois,Dont le pouvoir sacré,‖ nécessaire, inflexible,Leur fait poursuivre à tous‖ un centre irrésistible.L’océan éternel‖ où bouillonne la vie.Ainsi, quand de l’Euxin‖ la déesse étonnéeVit du premier vaisseau‖ son onde sillonnée,Aux héros de la Grèce,‖ à Colchos appelés,Orphée expédiait‖ les mystères sacrésDont sa mère immortelle‖ avait daigné l’instruire.Près de la poupe assis,‖ appuyé sur sa lyre,Il chantait quelles lois‖ à ce vaste universImpriment à la fois‖ des mouvements divers ;Quelle puissance entraîne‖ ou fixe les étoiles ;D’où le souffle des vents‖ vient animer les voiles ;Dans l’ombre de la nuit‖ quels célestes flambeauxSur l’aveugle Amphitrite‖ éclairent les vaisseaux.Ardents à recueillir‖ ces merveilles utiles,Autour du demi-dieu‖ les princes immobilesAux accents de sa voix‖ demeuraient suspendus,Et l’écoutaient encor‖ quand il ne chantait plus.Dans nos vastes cités,‖ par le sort partagés,Sous deux injustes lois‖ les hommes sont rangés :Les uns, princes et grands,‖ d’une avide opulenceÉtalent sans pudeur‖ la barbare insolence ;Les autres, sans pudeur,‖ vils clients de ces grands,Vont ramper sous les murs‖ qui cachent leurs tyrans,Admirer ces palais‖ aux colonnes hautainesDont eux-même ont payé‖ les splendeurs inhumaines,Qu’eux-même ont arrachés‖ aux entrailles des monts,Et tout trempés encor‖ des sueurs de leurs fronts.
Moi, je me plus toujours,‖ client de la nature,A voir son opulence‖ et bienfaisante et pure,Cherchant loin de nos murs‖ les temples, les palaisOù la Divinité‖ me révèle ses traits,Ces monts, vainqueurs sacrés‖ des fureurs du tonnerre,Ces chênes, ces sapins,‖ premiers-nés de la terre ;Les pleurs des malheureux‖ n’ont point teint ces lambris.D’un feu religieux‖ le saint poète éprisCherche leur pur éther‖ et plane sur leur cime.Mer bruyante, la voix‖ du poète sublimeLutte contre les vents,‖ et tes flots agitésSont moins forts, moins puissants‖ que ses vers indomptés.A l’aspect du volcan,‖ aux astres élancée,Luit, vole avec l’Etna,‖ la bouillante pensée.
Heureux qui sait aimer‖ ce trouble auguste et grand :Seul, il rêve en silence‖ à la voix du torrentQui le long des rochers‖ se précipite et tonne ;Son esprit en torrent‖ et s’élance et bouillonne.Là, je vais dans mon sein‖ méditant à loisirDes chants à faire entendre‖ aux siècles à venir ;Là, dans la nuit des cœurs‖ qu’osa sonder Homère,Cet aveugle divin‖ et me guide et m’éclaire.Souvent mon vol, armé‖ des ailes de Buffon,Franchit avec Lucrèce,‖ au flambeau de Newton,La ceinture d’azur‖ sur le globe étendue.Je vois l’être et la vie‖ et leur source inconnue,Dans les fleuves d’éther‖ tous les mondes roulantsJe poursuis la comète‖ aux crins étincelants,Les astres et leurs poids,‖ leurs formes, leurs distances.Je voyage avec eux‖ dans leurs cercles immenses.Comme eux, astre, soudain‖ je m’entoure de feux ;Dans l’éternel concert‖ je me place avec eux :En moi leurs doubles lois‖ agissent et respirent ;Je sens tendre vers eux‖ mon globe qu’ils attirent.Sur moi qui les attire‖ ils pèsent à leur tour.Les éléments divers,‖ leur haine, leur amour,Les causes, l’infini‖ s’ouvre à mon œil avide.Bientôt redescendu‖ sur notre fange humide,J’y rapporte des vers‖ de nature enflammés,Aux purs rayons des dieux‖ dans ma course allumés.Écoutez donc ces chants‖ d’Hermès dépositaires,Où l’homme antique, errant‖ dans ses routes premières,Fait revivre à vos yeux‖ l’empreinte de ses pas.Mais dans peu, m’élançant‖ aux armes, aux combats,Je dirai l’Amérique‖ à l’Europe montrée ;J’irai dans cette riche‖ et sauvage contréeSoumettre au Mançanar‖ le vaste Maranon.Plus loin dans l’avenir‖ je porterai mon nom,Celui de cette Europe‖ en grands exploits féconde,Que nos jours ne sont loin‖ des premiers jours du monde.
O mon fils, mon Hermès,‖ ma plus belle espérance,O fruit des longs travaux‖ de ma persévérance,Toi, l’objet le plus cher‖ des veilles de dix ans,Qui m’as coûté des soins‖ et si doux et si lents ;Confident de ma joie‖ et remède à mes peines ;Sur les lointaines mers,‖ sur les terres lointaines,Compagnon bien-aimé‖ de mes pas incertains,O mon fils, aujourd’hui‖ quels seront tes destins ?Une mère longtemps‖ se cache ses alarmes :Elle-même à son fils‖ veut attacher ses armes ;Mais quand il faut partir,‖ ses bras, ses faibles brasNe peuvent sans terreur‖ l’envoyer aux combats.Dans la France, pour toi,‖ que faut-il que j’espère ?Jadis, enfant chéri,‖ dans la maison d’un pèreQui te regardait naître‖ et grandir sous ses yeux,Tu pouvais, sans péril,‖ disciple curieux,Sur tout ce qui frappait‖ ton enfance attentiveDonner un libre essor‖ à ta langue naïve.Plus de père aujourd’hui !‖ le mensonge est puissant ;Il règne. Dans ses mains‖ luit un fer menaçant.De la vérité sainte‖ il déteste l’approche.Il craint que son regard‖ ne lui fasse un reproche ;Que ses traits, sa candeur,‖ sa voix, son souvenir,Tout mensonge qu’il est,‖ ne le fassent pâlir.Mais la vérité seule‖ est une, est éternelle.Le mensonge varie ;‖ et l’homme, trop fidèle,Change avec lui : pour lui‖ les humains sont constantsEt roulent de mensonge‖ en mensonge flottants.Perdu, n’existant plus‖ qu’en un docte cerveau,Le français ne sera‖ dans ce monde nouveauQu’une écriture antique‖ et non plus un langage.O, si tu vis encore,‖ alors peut-être un sagePrès d’une lampe assis,‖ dans l’étude plongé,Te retrouvant poudreux,‖ obscur, demi-rongé,Voudra creuser le sens‖ de tes lignes pensantes.Il verra si, du moins,‖ tes feuilles innocentesMéritaient ces rumeurs,‖ ces tempêtes, ces cris,Qui vont sur toi sans doute‖ éclater dans Paris.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 205((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiques
- Mots à la rime
- a mystère / mère féminine, classiqueb tourment / enfantement masculine, classiquea antique / poétique féminine, classiqueb cerveau / tableau masculine, classiquea indomptable / table féminine, classiqueb oppresser / penser masculine, classiquea naissante / pressante féminine, classiqueb errants / odorants masculine, classiquea suspendue / perdue féminine, classiqueb déserts / airs masculine, classiquea nouvelle / fidèle féminine, classiqueb affermie / ennemie féminine, classiquea tout-puissants / menaçants masculine, classiqueb barrière / prisonnière féminine, classiquea clarté / indompté masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquea déserts / l’univers masculine, classiqueb être / maître féminine, classiquea cieux / victorieux masculine, classiqueb rameaux / animaux masculine, classiquea brûlante / tremblante féminine, classiqueb horreur / fureur masculine, classiquea salutaires / frères féminine, classiqueb l’ingratitude / étude féminine, classiquea bienfaisants / présents masculine, classiqueb lumière / paupière féminine, classiquea humains / chemins masculine, classiqueb retraites / secrètes féminine, classiquea efforts / ressorts masculine, classiqueb ravisse / législatrice féminine, classiquea heureux / eux masculine, classiqueb force / l’amorce féminine, classiquea bourreaux / échafauds masculine, classiqueb fragile / servile féminine, classiquea façonné / né masculine, classiqueb suivre / vivre féminine, classiquea grand / mourant masculine, classiqueb farouche / bouche féminine, classiquea combat / l’État masculine, classiqueb sanguinaire / salaire féminine, classiquea venger / léger masculine, classiqueb caprice / justice féminine, classiquea liens / citoyens masculine, classiqueb nature / mesure féminine, classiquea jouir / envahir masculine, classiqueb certaine / peine féminine, classiquea danger / étranger masculine, classiqueb involontaire / sévère féminine, classiquea puissant / l’innocent masculine, classiqueb s’insinue / vue féminine, classiquea prêt / effet masculine, classiqueb vengée / obligée féminine, classiquea aïeux / cieux masculine, classiqueb ennemie / l’infamie féminine, classiquea éléments / serments masculine, classiqueb parjure / morsure féminine, classiquea front / profond masculine, classiqueb magnanime / crime féminine, classiquea combattu / vertu masculine, classiqueb frivoles / idoles féminine, classiquea malheurs / pleurs masculine, classiqueb images / courages féminine, classiquea bienfaisants / l’encens masculine, classiqueb frères / salutaires féminine, classiquea citoyens / biens masculine, classiqueb vie / patrie féminine, classiquea envieux / odieux masculine, classiqueb guides / stupides féminine, classiquea main / faim masculine, classiqueb supplices / délices féminine, classiquea ingrats / pas masculine, classiqueb murmure / obscure féminine, classiquea eux / heureux masculine, classiqueb prudence / récompense féminine, classiquea tombeau / beau masculine, classiqueb contemple / exemple féminine, classiquea noirceur / cœur masculine, classiqueb sublime / magnanime féminine, classiquea brûlant / vigilant masculine, classiqueb laborieuse / studieuse féminine, classiquea bienfaits / paix masculine, classiqueb histoire / mémoire féminine, classiquea s’accroît / étroit masculine, classiqueb entraîne / incertaine féminine, classiquea profondeurs / hauteurs masculine, classiqueb suprême / même féminine, classiquea ébloui / lui masculine, classiqueb ouvrage / passage féminine, classiquea l’Éternel / solennel masculine, classiqueb tonnerre / pierre féminine, classiquea bois / lois masculine, classiqueb miracles / oracles féminine, classiquea l’air / l’éclair masculine, classiqueb nature / imposture féminine, classiquea généreux / heureux masculine, classiqueb Arachné / enchaîné masculine, classiquea stratagème / elle-même féminine, classiqueb nombre / sombre féminine, classiquea flanc / sang masculine, classiqueb secrets / jamais masculine, classiquea dire / instruire féminine, classiquea l’étendue / vue féminine, classiqueb lois / poids masculine, classiquea l’histoire / croire féminine, classiqueb assurés / degrés masculine, classiquea empire / d’écrire féminine, classiqueb premier / sentier masculine, classiquea ductile / docile féminine, classiqueb lin / divin masculine, classiquea pensée / tracée féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquea chaîne / humaine féminine, classiqueb forêts / muets masculine, classiquea sacrées / jurées féminine, classiqueb soi / foi masculine, classiquea matières / grossières féminine, classiqueb rocher / toucher masculine, classiquea savantes / vivantes féminine, classiqueb monuments / tourments masculine, classiquea politiques / publiques féminine, classiqueb captieux / religieux masculine, classiquea ensemble / rassemble féminine, classiqueb airs / mers masculine, classiquea peut-être / connaître féminine, classiqueb épars / regards masculine, classiquea descendre / entendre féminine, classiqueb détours / courts masculine, classiquea écriture / obscure féminine, classiqueb nuit / instruit masculine, classiquea usage / langage féminine, classiqueb inventé / répété masculine, classiquea fidèle / nouvelle féminine, classiqueb nombreux / eux masculine, classiqueb métaux / nouveaux masculine, classiquea gardées / idées féminine, classiqueb vertus / perdus masculine, classiquea père / l’éclaire féminine, classiqueb arrière-neveux / vœux masculine, classiquea traîtres / ancêtres féminine, classiqueb pareil / conseil masculine, classiquea ardent / prudent masculine, classiqueb l’héritage / partage féminine, classiquea brûlant / roulant masculine, classiqueb place / l’espace féminine, classiquea poids / lois masculine, classiqueb inflexible / irrésistible féminine, classiquea étonnée / sillonnée féminine, classiqueb appelés / sacrés masculine, classiquea l’instruire / lyre féminine, classiqueb univers / divers masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb flambeaux / vaisseaux masculine, classiquea utiles / immobiles féminine, classiqueb suspendus / plus masculine, classiquea partagés / rangés masculine, classiqueb opulence / insolence féminine, classiquea grands / tyrans masculine, classiqueb hautaines / inhumaines féminine, classiquea monts / fronts masculine, classiqueb nature / pure féminine, classiquea palais / traits masculine, classiqueb tonnerre / terre féminine, classiquea lambris / épris masculine, classiqueb cime / sublime féminine, classiquea agités / indomptés masculine, classiqueb élancée / pensée féminine, classiquea grand / torrent masculine, classiqueb tonne / bouillonne féminine, classiquea loisir / venir masculine, classiqueb Homère / m’éclaire féminine, classiquea Buffon / Newton masculine, classiqueb étendue / inconnue féminine, classiquea roulants / étincelants masculine, classiqueb distances / immenses féminine, classiquea feux / eux masculine, classiqueb respirent / attirent féminine, classiquea tour / amour masculine, classiqueb avide / humide féminine, classiquea enflammés / allumés masculine, classiqueb dépositaires / premières féminine, classiquea pas / combats masculine, classiqueb montrée / contrée féminine, classiquea Maranon / nom masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquea espérance / persévérance féminine, classiqueb ans / lents masculine, classiquea peines / lointaines féminine, classiqueb incertains / destins masculine, classiquea alarmes / armes féminine, classiqueb bras / combats masculine, classiquea j’espère / père féminine, classiqueb yeux / curieux masculine, classiquea attentive / naïve féminine, classiqueb puissant / menaçant masculine, classiquea l’approche / reproche féminine, classiqueb souvenir / pâlir masculine, classiquea éternelle / fidèle féminine, classiqueb constants / flottants masculine, classiquea cerveau / nouveau masculine, classiqueb langage / sage féminine, classiquea plongé / demi-rongé masculine, classiqueb pensantes / innocentes féminine, classiquea cris / Paris masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
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418 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources