Œuvres poétiques, 1790· Poèmes
L’Invention
O fils du Mincius,‖ je te salue, ô toiPar qui le dieu des arts‖ fut roi du peuple-roi !Et vous, à qui jadis,‖ pour créer l’harmonie,L’Attique et l’onde Égée,‖ et la belle Ionie,Donnèrent un ciel pur,‖ les plaisirs, la beauté,Des mœurs simples, des lois,‖ la paix, la liberté,Un langage sonore‖ aux douceurs souveraines,Le plus beau qui soit né‖ sur des lèvres humainesNul âge ne verra‖ pâlir vos saints lauriers,Car vos pas inventeurs‖ ouvrirent les sentiers,Et du temple des arts‖ que la gloire environneVos mains ont élevé‖ la première colonne.A nous tous aujourd’hui,‖ vos faibles nourrissons,Votre exemple a dicté‖ d’importantes leçons.Il nous dit que nos mains,‖ pour vous être fidèles,Y doivent élever‖ des colonnes nouvelles.L’esclave imitateur‖ naît et s’évanouit ;La nuit vient, le corps reste,‖ et son ombre s’enfuit.
Ce n’est qu’aux inventeurs‖ que la vie est promise,Nous voyons les enfants‖ de la fière TamiseDe toute servitude‖ ennemis indomptés ;Mieux qu’eux, par votre exemple,‖ à vous vaincre excités,Osons ; de votre gloire‖ éclatante et durableEssayons d’épuiser‖ la source inépuisable.Mais inventer n’est pas,‖ en un brusque abandonBlesser la vérité,‖ le bon sens, la raison ;Ce n’est pas entasser,‖ sans dessein et sans forme,Des membres ennemis‖ en un colosse énorme ;Ce n’est pas, élevant‖ des poissons dans les airs,A l’aide des vautours‖ ouvrir le sein des mers ;Ce n’est pas sur le front‖ d’une nymphe brillanteHérisser d’un lion‖ la crinière sanglante :Délires insensés !‖ fantômes monstrueux !Et d’un cerveau malsain‖ rêves tumultueux !Ces transports déréglés,‖ vagabonde manie,Sont l’accès de la fièvre‖ et non pas du génie.D’Ormus et d’Ariman‖ ce sont les noirs combats,Où partout confondus,‖ la vie et le trépas,Les ténèbres, le jour,‖ la forme et la matière,Luttent sans être unis ;‖ mais l’esprit de lumièreFait naître en ce chaos‖ la concorde et le jour ;D’éléments divisés‖ il reconnaît l’amour,Les rappelle, et partout,‖ en d’heureux intervalles,Sépare et met en paix‖ les semences rivales.Ainsi donc, dans les arts,‖ l’inventeur est celuiQui peint ce que chacun‖ put sentir comme lui ;Qui, fouillant des objets‖ les plus sombres retraites,Étale et fait briller‖ leurs richesses secrètes ;Qui, par des nœuds certains,‖ imprévus et nouveaux,Unissant des objets‖ qui paraissent rivaux,Montre et fait adopter‖ à la nature mèreCe qu’elle n’a point fait,‖ mais ce qu’elle a pu faire ;C’est le fécond pinceau‖ qui, sûr dans ses regards,Retrouve un seul visage‖ en vingt belles épars,Les fait renaître ensemble‖ et, par un art suprême,Des traits de vingt beautés‖ forme la beauté même.
La nature dicta‖ vingt genres opposésD’un fil léger entre eux‖ chez les Grecs divisés.Nul genre, s’échappant‖ de ses bornes prescrites,N’aurait osé d’un autre‖ envahir les limites,Et Pindare à sa lyre,‖ en un couplet bouffon,N’aurait point de Marot‖ associé le ton.De ces fleuves nombreux‖ dont l’antique PermesseArrosa si longtemps‖ les cités de la Grèce,De nos jours même, hélas !‖ nos aveugles vaisseauxOnt encore oublié‖ mille vastes rameaux.
Quand Louis et Colbert,‖ sous les murs de Versailles,Réparaient des beaux-arts‖ les longues funérailles,De Sophocle et d’Eschyle‖ ardents admirateurs,De leur auguste exemple‖ élèves inventeurs,Des hommes immortels‖ firent sur notre scèneRevivre aux yeux français‖ les théâtres d’Athène.Comme eux, instruit par eux,‖ Voltaire offre à nos pleursDes grands infortunés‖ les illustres douleurs ;D’autres esprits divins,‖ fouillant d’autres ruines,Sous l’amas des débris,‖ des ronces, des épines,Ont su, pleins des écrits‖ des Grecs et des Romains,Retrouver, parcourir‖ leurs antiques chemins.Mais, ô la belle palme‖ et quel trésor de gloirePour celui qui, cherchant‖ la plus noble victoire,D’un si grand labyrinthe‖ affrontant les hasards,Saura guider sa muse‖ aux immenses regards,De mille longs détours‖ à la fois occupéeDans les sentiers confus‖ d’une vaste épopée ;Lui dire d’être libre,‖ et qu’elle n’aille pasDe Virgile et d’Homère‖ épier tous les pas,Par leur secours à peine‖ à leurs pieds élevée ;Mais qu’auprès de leurs chars,‖ dans un char enlevée,Sur leurs sentiers marqués‖ de vestiges si beaux,Sa roue ose imprimer‖ des vestiges nouveaux !Quoi ! faut-il, ne s’armant‖ que de timides voiles,N’avoir que ces grands noms‖ pour nord et pour étoiles,Les côtoyer sans cesse,‖ et n’oser, un instant,Seul et loin de tout bord,‖ intrépide et flottant,Aller sonder les flancs‖ du plus lointain Nérée,Et du premier sillon‖ fendre une onde ignorée ?Les coutumes d’alors,‖ les sciences, les mœurs,Respirent dans les vers‖ des antiques auteurs ;Leur siècle est en dépôt‖ dans leurs nobles volumes.Tout a changé pour nous,‖ mœurs, sciences, coutumes,Pourquoi donc nous faut-il,‖ par un pénible soin,Sans rien voir près de nous,‖ voyant toujours bien loin,Vivant dans lé passé,‖ laissant ceux qui commencent,Sans penser, écrivant‖ après d’autres qui pensent,Retraçant un tableau‖ que nos yeux n’ont point vu,Dire et dire cent fois‖ ce que nous avons lu ?De la Grèce héroïque‖ et naissante et sauvageDans Homère à nos yeux‖ vit la parfaite image.Démocrite, Platon,‖ Épicure, Thalès,Ont de loin à Virgile‖ indiqué les secretsD’une nature encore‖ à leurs yeux trop voilée.Torricelli, Newton,‖ Kepler et Galilée,Plus doctes, plus heureux‖ dans leurs puissants efforts,A tout nouveau Virgile‖ ont ouvert des trésors.Tous les arts sont unis ;‖ les sciences humainesN’ont pu de leur empire‖ étendre les domainesSans agrandir aussi‖ la carrière des vers.Quel long travail pour eux‖ a conquis l’univers ;Aux regards de Buffon,‖ sans voile, sans obstacles,La terre ouvrant son sein,‖ ses ressorts, ses miracles,Ses germes, ses coteaux,‖ dépouilles de Téthys ;Les nuages épais,‖ sur elle appesantis,De ses noires vapeurs‖ nourrissant leur tonnerre ;Et l’hiver ennemi,‖ pour envahir la terre,Roi des antres du Nord,‖ et, de glaces armés,Ses pas usurpateurs‖ sur nos morts imprimés ;Et l’œil perçant du verre‖ en la vaste étendueAllant chercher ces feux‖ qui fuyaient notre vue,Aux changements prédits,‖ immuables, fixés,Que d’une plume d’or‖ Bailly nous a tracés ;Aux lois de Cassini‖ les comètes fidèles ;L’aimant, de nos vaisseaux‖ seul dirigeant les ailes,Une Cybèle neuve‖ et cent mondes diversAux yeux de nos Jasons‖ sortis du sein des mers !Quel amas de tableaux,‖ de sublimes images,Naît de ces grands objets‖ réservés à nos âges !Sous ces bois étrangers‖ qui couronnent ces monts,Aux vallons de Cusco,‖ dans ces antres profonds,Si chers à la fortune‖ et plus chers au génie,Germent des mines d’or,‖ de gloire et d’harmonie.Pensez-vous, si Virgile‖ ou l’Aveugle divinRenaissaient aujourd’hui,‖ que leur savante mainNégligeât de saisir‖ ces fécondes richesses,De notre Pinde auguste‖ éclatantes largesses ?Nous en verrions briller‖ leurs sublimes écrits ;Et ces mêmes objets,‖ que vos doctes méprisAccueillent aujourd’hui‖ d’un front dur et sévère,Alors à vos regards‖ auraient seuls droit de plaire,Alors, dans l’avenir,‖ votre inflexible humeurAurait soin de défendre‖ à tout jeune rimeurD’oser sortir jamais‖ de ce cercle d’imagesQue vos yeux auraient vu‖ tracé dans leurs ouvrages.Mais qui jamais a su,‖ dans des vers séduisants,Sous des dehors plus vrais‖ peindre l’esprit aux sens.Mais quelle voix jamais‖ d’une plus pure flammeEt chatouilla l’oreille‖ et pénétra dans l’âme ?Mais leurs mœurs et leurs lois,‖ et mille autres hasards,Rendaient leur siècle heureux‖ plus propice aux beaux arts.Eh bien ! l’âme est partout ;‖ la pensée a des ailes.Volons, volons chez eux‖ retrouver leurs modèles ;Voyageons dans leur âge,‖ où, libre, sans détour,Chaque homme ose être un homme‖ et penser au grand jour.Au tribunal de Mars,‖ sur la pourpre romaine,Là du grand Cicéron‖ la vertueuse haineÉcrase Céthégus,‖ Catilina, Verrès,Là tonne Démosthène ;‖ ici de PériclèsLa voix, l’ardente voix,‖ de tous les cœurs maîtresse,Frappe, foudroie, agite,‖ épouvante la Grèce,Allons voir la grandeur‖ et l’éclat de leurs jeux.Ciel ! la mer appelée‖ en un bassin pompeux !Deux flottes parcourant‖ cette enceinte profondeCombattant sous les yeux‖ des conquérants du monde !O terre de Pélops !‖ avec le monde entierAllons voir d’Épidaure‖ un agile coursier,Couronné dans les champs‖ de Némée et d’Élide ;Allons voir au théâtre,‖ aux accents d’Euripide,D’une sainte folie‖ un peuple furieuxChanter : Amour, tyran‖ des hommes et des dieux !Puis, ivres des transports‖ qui nous viennent surprendre,Parmi nous, dans nos vers,‖ revenons les répandre ;Changeons en notre miel‖ leurs plus antiques fleursPour peindre notre idée‖ empruntons leurs couleurs ;Allumons nos flambeaux‖ à leurs feux poétiques ;Sur des pensers nouveaux‖ faisons des vers antiques.Direz-vous qu’un objet‖ né sur leur HéliconA seul de nous charmer‖ pu recevoir le don ;Que leurs fables, leurs dieux,‖ ces mensonges futilesDes Muses noble ouvrage,‖ aux Muses sont utiles ;Que nos travaux savants,‖ nos calculs studieuxQui subjuguent l’esprit‖ et répugnent aux yeux,Que l’on croit malgré soi,‖ sont pénibles, austèresEt moins grands, moins pompeux‖ que leurs belles chimères ?Voilà ce que traités,‖ préfaces, longs discours,Prose, rime, partout‖ nous disent tous les jours.Mais enfin, dites-moi,‖ si d’une œuvre immortelleLa nature est en nous‖ la source et le modèle.Pouvez-vous le penser‖ que tout cet univers,Et cet ordre éternel,‖ ces mouvements divers,L’immense vérité,‖ la nature elle-même,Soit moins grande en effet‖ que ce brillant systèmeQu’ils nommaient la nature,‖ et dont d’heureux effortsDisposaient avec art‖ les fragiles ressorts ?Mais quoi ! ces vérités‖ sont au loin reculées,Dans un langage obscur‖ saintement recélées :Le peuple les ignore.‖ O Muses, ô Phœbus !C’est là, c’est là sans doute‖ un Aiguillon de plus.L’auguste poésie,‖ éclatante interprète,Le couvrira de gloire‖ en forçant leur retraite.Cette reine des cœurs,‖ à la touchante voix,A le droit, en tous lieux,‖ de nous dicter son choixSûre de voir partout,‖ introduite par elle,Applaudir à grands cris‖ une beauté nouvelle,Et les objets nouveaux‖ que sa voix a tentésPartout, de bouche en bouche,‖ après elle chantés.Elle porte, à travers‖ leurs nuages plus sombresDes rayons lumineux‖ qui dissipent leurs ombres,Et rit quand, dans son vide,‖ un auteur oppresséSe plaint qu’on a tout dit‖ et que tout est pensé.Seule, et la lyre en main,‖ et de fleurs couronnée,De doux ravissements‖ partout accompagnée,Aux lieux les plus déserts,‖ ses pas, ses jeunes pas,Trouvent mille trésors‖ qu’on ne soupçonnait pas.Sur l’aride buisson‖ que son regard se pose,Le buisson à ses yeux‖ rit et jette une rose.Elle sait ne point voir‖ dans son juste dédain,Les fleurs qui trop souvent‖ courant de main en main,Ont perdu tout l’éclat‖ de leurs fraîcheurs vermeilles ;Elle sait même encore,‖ ô charmantes merveilles !Sous ses doigts délicats‖ réparer et cueillirCelles qu’une autre main‖ n’avait su que flétrir.Elle seule connaît‖ ces extases choisies,D’un esprit tout de feu,‖ mobiles fantaisies,Ces rêves d’un moment,‖ belles illusions,D’un monde imaginaire‖ aimables visions,Qui ne frappent jamais,‖ trop subtile lumière,Des terrestres esprits‖ l’œil épais et vulgaire.Seule, de mots heureux,‖ faciles, transparents,Elle sait revêtir‖ ces fantômes errants :Ainsi des hauts sapins‖ de la Finlande humide,De l’ambre, enfant du ciel,‖ distille l’or fluide,Et sa chute souvent‖ rencontre dans les airsQuelque insecte volant‖ qu’il porte au fond des mersDe la Baltique enfin‖ les vagues orageusesRoulent et vont jeter‖ ces larmes précieusesOù la fière Vistule,‖ en de nobles coteaux,Et le froid Niémen‖ expirent dans ses eaux.Là les arts vont cueillir‖ cette merveille utile,Tombe odorante où vit‖ l’insecte volatile :Dans cet or diaphane‖ il est lui-même encor,On dirait qu’il respire‖ et va prendre l’essor.
Qui que tu sois enfin,‖ ô toi, jeune poète,Travaille, ose achever‖ cette illustre conquête.De preuves, de raisons,‖ qu’est-il encor besoin ?Travaille : un grand exemple‖ est un puissant témoin.Montre ce qu’on peut faire,‖ en le faisant toi-même.Si pour toi la retraite‖ est un bonheur suprême ;Si chaque jour les vers‖ de ces maîtres fameuxFont bouillonner ton sang‖ et dressent tes cheveux ;Si tu sens chaque jour,‖ animé de leur âme,Ce besoin de créer,‖ ces transports, cette flamme,Travaille ; à nos concours‖ c’est à toi de montrerTous ces trésors nouveaux‖ qu’ils veulent ignorer.Il faudra bien les voir,‖ il faudra bien se taireQuand ils verront enfin‖ cette gloire étrangèreDe rayons inconnus‖ ceindre ton front brillant.Aux antres de Paros‖ le bloc étincelantN’est aux vulgaires yeux‖ qu’une pierre insensible ;Mais le docte ciseau,‖ dans son sein invisible,Voit, suit, trouve la vie,‖ et l’âme, et tous ses traits.Tout l’Olympe respire‖ en ses détours secrets.Là vivent de Vénus‖ les beautés souveraines ;Là des muscles nerveux,‖ là de sanglantes veinesSerpentent ; là des flancs‖ invaincus aux travaux,Pour soulager Atlas‖ des célestes fardeaux.Aux volontés du fer‖ leur enveloppe énormeCède, s’amollit, tombe ;‖ et de ce bloc informeJaillisent, éclatants,‖ des dieux pour nos autels :C’est Apollon lui-même,‖ honneur des immortels ;C’est Alcide vainqueur‖ des monstres de Némée ;C’est du vieillard Troyen‖ la mort envenimée ;C’est des Hébreux errants,‖ le chef, le défenseur :Dieu tout entier habite‖ en ce marbre penseur.Ciel ! n’entendez-vous pas‖ de sa bouche profondeÉclater cette voix‖ créatrice du monde.
Oh ! qu’ainsi parmi nous‖ des esprits inventeursDe Virgile et d’Homère‖ atteignent les hauteurs,Sachent dans la mémoire‖ avoir comme eux un temple,Et sans suivre leurs pas‖ imiter leur exemple,Faire en s’éloignant d’eux‖ avec un soin jaloux,Ce qu’eux-même ils feraient‖ s’ils vivaient parmi nous !Que la nature seule,‖ en ses vastes miracles,Soit leur fable et leurs dieux,‖ et ses lois leurs oracles,Que leurs vers, de Téthys‖ respectant le sommeil,N’aillent plus dans ses flots,‖ rallumer le soleil ;De la cour d’Apollon‖ que l’erreur soit bannie,Et qu’enfin Calliope,‖ élève d’Uranie,Montant sa lyre d’or‖ sur un plus noble-tonEn langage des dieux‖ fasse parler Newton.
Oh ! si je puis, un jour !‖… Mais quel est ce murmure ?Quelle nouvelle attaque‖ et plus forte et plus dure ?O langue des Français !‖ est-il vrai que ton sortEst de ramper toujours‖ et que toi seule as tort ?Ou si d’un faible esprit‖ l’indolente paresseVeut rejeter sur toi‖ sa honte et sa faiblesse ?Il n’est sot traducteur,‖ de sa richesse enfléSot auteur d’un poème‖ ou d’un discours sifflé,Ou d’un recueil ambré‖ de chansons à la glace,Qui ne vous avertisse‖ en sa fière préfaceQue si son style épais‖ vous fatigue d’abord.Si sa prose vous pèse‖ et bientôt vous endort,Si son vers est gêné,‖ sans feu, sans harmonie,Il n’en est point coupable ;‖ il n’est pas sans génie ;Il a tous les talents‖ qui font les grands succès ;Mais enfin, malgré lui,‖ ce langage français,Si faible en ses couleurs,‖ si froid et si timide,L’a contraint d’être lourd,‖ gauche, plat, insipide.Mais serait-ce Le Brun,‖ Racine, DespréauxQui l’accusent ainsi‖ d’abuser leurs travaux ?Est-ce à Rousseau, Buffon,‖ qu’il résiste infidèle ?Est-ce pour Montesquieu,‖ qu’impuissant et rebelleIl fuit ? Ne sait-il pas,‖ se reposant sur euxDoux, rapide, abondant,‖ magnifique, nerveux,Creusant dans les détours‖ de ces âmes profondes,S’y teindre, s’y tremper‖ de leurs couleurs fécondes ?Un rimeur voit partout‖ un nuage et jamaisD’un coup d’œil ferme et grand‖ n’a saisi les objets ;La langue se refuse‖ à ses demi-pensées,De sang-froid, pas à pas,‖ avec peine amassées ;Il se dépite alors,‖ et, restant en chemin,Il se plaint qu’elle échappe‖ et glisse de sa main.Celui qu’un vrai démon‖ presse, enflamme, domine,Ignore un tel supplice ;‖ il pense, il imagine.Un langage imprévu,‖ dans son âme produit,Naît avec sa pensée‖ et l’embrasse et la suit.Les images, les mots‖ que le génie inspire,Où l’univers entier,‖ vit, se meut et respire,Source vaste et sublime‖ et qu’on ne peut tarir,En foule à son cerveau‖ se hâtent de courir.D’eux-même ils vont chercher‖ un nœud qui les rassemble,Tout s’allie et se forme,‖ et tout va naître ensemble.
Sous l’insecte vengeur‖ envoyé par Junon,Telle Io tourmentée,‖ en l’ardente saison,Traverse en vain les bois‖ et la longue campagne,Et le fleuve bruyant‖ qui presse la montagne ;Tel le bouillant poète,‖ en ses transports brûlants,Le front échevelé,‖ les yeux étincelants,S’agite, se débat,‖ cherche en d’épais bocagesS’il pourra de sa tête‖ apaiser les oragesEt secouer le dieu‖ qui fatigue son sein.De sa bouche à grands flots‖ ce dieu dont il est pleinBientôt en vers nombreux‖ s’exhale et se déchaîne ;Leur sublime torrent‖ roule, saisit, entraine,Les tours impétueux,‖ inattendus, nouveaux,L’expression de flamme‖ aux magiques tableauxQu’a trempé la nature‖ en ses couleurs fertiles,Les nombres tour à tour‖ turbulents et faciles,Tout porte au fond du cœur‖ le tumulte et la paix ;Dans la mémoire au loin‖ tout s’imprime à jamais.C’est ainsi que Minerve,‖ en un instant formée,Du front de Jupiter‖ s’élance tout armée,Secouant et le glaive,‖ et le casque guerrier,Et l’horrible Gorgone‖ à l’aspect meurtrier.
Des Toscans, je le sais,‖ la langue est séduisante :Cire molle à tout feindre‖ habile et complaisante,Qui prend d’heureux contours‖ sous les plus faibles mains.Quand le Nord, s’épuisant‖ de barbares essaimsVint par une conquête‖ en malheurs plus féconde,Venger sur les Romains‖ l’esclavage du monde,De leurs affreux accents‖ la farouche âpretéDu latin en tous lieux‖ souilla la pureté.On vit de ce mélange‖ étranger et sauvageNaître des langues sœurs,‖ que le temps et l’usage,Par des sentiers divers‖ guidant diversement,D’une lime insensible‖ ont poli lentement,Sans pouvoir en entier,‖ malgré tous leurs prodiges,De la rouille barbare‖ effacer les vestiges.De là du castillan‖ la pompe et la fierté,Teint encor des couleurs‖ du langage indomptéQu’au Tage transplantaient‖ les fureurs musulmanes.La grâce et la douceur‖ sur les lèvres toscanesFixèrent leur empire,‖ et la Seine à la foisDe grâce et de fierté‖ sut composer sa voix.Mais ce langage, armé‖ d’obstacles indociles,Lutte et ne veut plier‖ que sous des mains habiles.Est-ce un mal ? Eh ! plutôt‖ rendons grâces aux dieux.Un faux éclat longtemps‖ ne peut tromper nos yeux,Et notre langue même,‖ à tout esprit vulgaireDe nos vers dédaigneux‖ fermant le sanctuaire,L’avertit dès l’abord‖ que s’il y veut monterIl faut savoir tout craindre‖ et savoir tout tenter,Et, recueillant affronts‖ ou gloire sans mélange,S’élever jusqu’au faîte‖ ou ramper dans la fange.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 196((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 distiques
- Mots à la rime
- a toi / peuple-roi masculine, classiqueb l’harmonie / Ionie féminine, classiquea beauté / liberté masculine, classiqueb souveraines / humaines féminine, classiquea lauriers / sentiers masculine, classiqueb environne / colonne féminine, classiquea nourrissons / leçons masculine, classiqueb fidèles / nouvelles féminine, classiquea s’évanouit / s’enfuit masculine, classiqueb promise / Tamise féminine, classiquea indomptés / excités masculine, classiqueb durable / inépuisable féminine, classiquea abandon / raison masculine, classiqueb forme / énorme féminine, classiquea airs / mers masculine, classiqueb brillante / sanglante féminine, classiquea monstrueux / tumultueux masculine, classiqueb manie / génie féminine, classiquea combats / trépas masculine, classiqueb matière / lumière féminine, classiquea jour / l’amour masculine, classiqueb intervalles / rivales féminine, classiquea celui / lui masculine, classiqueb retraites / secrètes féminine, classiquea nouveaux / rivaux masculine, classiqueb mère / faire féminine, classiquea regards / épars masculine, classiqueb suprême / même féminine, classiquea opposés / divisés masculine, classiqueb prescrites / limites féminine, classiquea bouffon / ton masculine, classiqueb Permesse / Grèce féminine, classiquea vaisseaux / rameaux masculine, classiqueb Versailles / funérailles féminine, classiquea admirateurs / inventeurs masculine, classiqueb scène / d’Athène féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb ruines / épines féminine, classiquea Romains / chemins masculine, classiqueb gloire / victoire féminine, classiquea hasards / regards masculine, classiqueb occupée / épopée féminine, classiquea pas masculine, classiqueb élevée / enlevée féminine, classiquea beaux / nouveaux masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea instant / flottant masculine, classiqueb Nérée / ignorée féminine, classiquea mœurs / auteurs masculine, classiqueb volumes / coutumes féminine, classiquea soin / loin masculine, classiqueb commencent / pensent féminine, classiquea vu / lu masculine, classiqueb sauvage / image féminine, classiquea Thalès / secrets masculine, classiqueb voilée / Galilée féminine, classiquea efforts / trésors masculine, classiqueb humaines / domaines féminine, classiquea vers / l’univers masculine, classiqueb obstacles / miracles féminine, classiquea Téthys / appesantis masculine, classiqueb tonnerre / terre féminine, classiquea armés / imprimés masculine, classiqueb étendue / vue féminine, classiquea fixés / tracés masculine, classiqueb fidèles / ailes féminine, classiquea divers / mers masculine, classiqueb images / âges féminine, classiquea monts / profonds masculine, classiqueb génie / d’harmonie féminine, classiquea divin / main masculine, classiqueb richesses / largesses féminine, classiquea écrits / mépris masculine, classiqueb sévère / plaire féminine, classiquea humeur / rimeur masculine, classiqueb d’images / ouvrages féminine, classiquea séduisants / sens masculine, classiqueb flamme / l’âme féminine, classiquea hasards / arts masculine, classiqueb ailes / modèles féminine, classiquea détour / jour masculine, classiqueb romaine / haine féminine, classiquea Verrès / Périclès masculine, classiqueb maîtresse / Grèce féminine, classiquea jeux / pompeux masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classiquea entier / coursier masculine, classiqueb d’Élide / d’Euripide féminine, classiquea furieux / dieux masculine, classiqueb surprendre / répandre féminine, classiquea fleurs / couleurs masculine, classiqueb poétiques / antiques féminine, classiquea Hélicon / don masculine, classiqueb futiles / utiles féminine, classiquea studieux / yeux masculine, classiqueb austères / chimères féminine, classiquea discours / jours masculine, classiqueb immortelle / modèle féminine, classiquea univers / divers masculine, classiqueb elle-même / système féminine, classiquea efforts / ressorts masculine, classiqueb reculées / recélées féminine, classiquea Phœbus / plus masculine, classiqueb interprète / retraite féminine, classiquea voix / choix masculine, classiqueb elle / nouvelle féminine, classiquea tentés / chantés masculine, classiqueb sombres / ombres féminine, classiquea oppressé / pensé masculine, classiqueb couronnée / accompagnée féminine, classiqueb pose / rose féminine, classiquea dédain / main masculine, classiqueb vermeilles / merveilles féminine, classiquea cueillir / flétrir masculine, classiqueb choisies / fantaisies féminine, classiquea illusions / visions masculine, classiqueb lumière / vulgaire féminine, classiquea transparents / errants masculine, classiqueb humide / fluide féminine, classiqueb orageuses / précieuses féminine, classiquea coteaux / eaux masculine, classiqueb utile / volatile féminine, classiquea encor / l’essor masculine, classiqueb poète / conquête féminine, classiquea besoin / témoin masculine, classiqueb toi-même / suprême féminine, classiquea fameux / cheveux masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquea montrer / ignorer masculine, classiqueb taire / étrangère féminine, classiquea brillant / étincelant masculine, classiqueb insensible / invisible féminine, classiquea traits / secrets masculine, classiqueb souveraines / veines féminine, classiquea travaux / fardeaux masculine, classiqueb énorme / informe féminine, classiquea autels / immortels masculine, classiqueb Némée / envenimée féminine, classiquea défenseur / penseur masculine, classiquea inventeurs / hauteurs masculine, classiqueb temple / exemple féminine, classiquea jaloux / nous masculine, classiqueb miracles / oracles féminine, classiquea sommeil / soleil masculine, classiqueb bannie / d’Uranie féminine, classiquea noble-ton / Newton masculine, classiqueb murmure / dure féminine, classiquea sort / tort masculine, classiqueb paresse / faiblesse féminine, classiquea enflé / sifflé masculine, classiqueb glace / préface féminine, classiquea d’abord / endort masculine, classiqueb harmonie / génie féminine, classiquea succès / français masculine, classiqueb timide / insipide féminine, classiquea Despréaux / travaux masculine, classiqueb infidèle / rebelle féminine, classiquea eux / nerveux masculine, classiqueb profondes / fécondes féminine, classiquea jamais / objets masculine, classiqueb demi-pensées / amassées féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb domine / imagine féminine, classiquea produit / suit masculine, classiqueb inspire / respire féminine, classiquea tarir / courir masculine, classiqueb rassemble / ensemble féminine, classiquea Junon / saison masculine, classiqueb campagne / montagne féminine, classiquea brûlants / étincelants masculine, classiqueb bocages / orages féminine, classiquea sein / plein masculine, classiqueb déchaîne / entraine féminine, classiquea nouveaux / tableaux masculine, classiqueb fertiles / faciles féminine, classiquea paix / jamais masculine, classiqueb formée / armée féminine, classiquea guerrier / meurtrier masculine, classiqueb séduisante / complaisante féminine, classiquea mains / essaims masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquea âpreté / pureté masculine, classiqueb sauvage / l’usage féminine, classiquea diversement / lentement masculine, classiqueb prodiges / vestiges féminine, classiquea fierté / indompté masculine, classiqueb musulmanes / toscanes féminine, classiquea fois / voix masculine, classiqueb indociles / habiles féminine, classiquea dieux / yeux masculine, classiqueb vulgaire / sanctuaire féminine, classiquea monter / tenter masculine, classiqueb mélange / fange féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
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392 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources