Œuvres poétiques, 1790· Poèmes
L’Astronomie
LE poète enivré‖ de ses jeunes fureurs,Fuyant de l’envieux‖ les bassesses obscures,Se transporte en esprit‖ dans les races futures,Et, promenant ses pas‖ sous le bois égarés,Des poètes divins‖ relit les vers sacrés.Leurs triomphes n’ont point‖ abattu son courage.Il mesure leur vol‖ qui plane d’âge en âge.L’ardeur de suivre aussi‖ cet illustre cheminSoulève ses cheveux,‖ aiguillonne sa main.Il ferme le volume,‖ il erre, il se tourmente ;Des vers tumultueux‖ de sa bouche éloquenteRoulent. Seul avec lui,‖ superbe et satisfait,Il s’écoute chanter,‖ se récite, se plaît,Et puis quand de la nuit‖ les heures pacifiquesOnt calmé de ses sens‖ ces vagues poétiques,Il reprend son travail.‖ Consterné, furieux,Il n’y voit que défauts‖ qui lui choquent les yeux.Il jure d’oublier‖ sa fatale manie,Les muses, ses projets.‖ Mais bientôt son génie,Prompt à se rallumer,‖ en de nouveaux transportsS’élance, et se raidit‖ à de nouveaux efforts.
Salut, ô belle nuit,‖ étincelante et sombre,Consacrée au repos.‖ O silence de l’ombre,Qui n’entends que la voix‖ de mes vers, et les crisDe la rive aréneuse‖ où se brise Téthys.Muse, muse nocturne,‖ apporte-moi ma lyre.Comme un fier météore,‖ en ton brûlant délire,Lance-toi dans l’espace ;‖ et pour franchir les airs,Prends les ailes des vents,‖ les ailes des éclairs,Les bonds de la comète‖ aux longs cheveux de flamme.Mes vers impatients,‖ élancés de mon âme,Veulent parler aux dieux,‖ et volent où reluitL’enthousiasme errant,‖ fils de la belle nuit.Accours, grande nature,‖ ô mère du génie ;Accours, reine du monde,‖ éternelle Uranie.Soit que tes pas divins‖ sur l’astre du lionOu sur les triples feux‖ du superbe OrionMarchent, ou soit qu’au loin,‖ fugitive emportée,Tu suives les détours‖ de la voie argentée,Soleils amoncelés‖ dans le céleste azur,Où le peuple a cru voir‖ les traces d’un lait pur,Descends ; non, porte-moi‖ sur ta route brûlante,Que je m’élève au ciel‖ comme une flamme ardente.Déjà ce corps pesant‖ se détache de moi.Adieu, tombeau de chair,‖ je ne suis plus à toi.Terre, fuis sous mes pas.‖ L’éther où le ciel nageM’aspire. Je parcours‖ l’océan sans rivage.Plus de nuit. Je n’ai plus‖ d’un globe opaque et durEntre le jour et moi‖ l’impénétrable mur.Plus de nuit, et mon œil‖ et se perd et se mêleDans les torrents profonds‖ de lumière éternelle.Me voici sur les feux‖ que le langage humainNomme Cassiopée‖ et l’Ourse et le Dauphin.Maintenant la couronne‖ autour de moi s’embrase.Ici l’Aigle et le Cygne‖ et la Lyre et Pégase.Et voici que plus loin‖ le Serpent tortueuxNoue autour de mes pas‖ ses anneaux lumineux.Féconde immensité,‖ les esprits magnanimesAiment à se plonger‖ dans tes vivants abîmes.Abîmes de clartés,‖ où, libre de ses fers,L’homme siège au conseil‖ qui créa l’univers ;Où l’âme, remontant‖ à sa grande origine,Sent qu’elle est une part‖ de l’essence divine.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 31((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiques
- Mots à la rime
- a obscures / futures féminine, classiqueb égarés / sacrés masculine, classiquea courage / âge féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea tourmente / éloquente féminine, classiqueb satisfait / plaît masculine, classiquea pacifiques / poétiques féminine, classiqueb furieux / yeux masculine, classiquea manie / génie féminine, classiqueb transports / efforts masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb cris / Téthys masculine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb airs / éclairs masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb reluit / nuit masculine, classiquea génie / Uranie féminine, classiqueb lion / Orion masculine, classiquea emportée / argentée féminine, classiqueb azur / pur masculine, classiquea brûlante / ardente féminine, classiqueb moi / toi masculine, classiquea nage / rivage féminine, classiqueb dur / mur masculine, classiquea mêle / éternelle féminine, classiqueb humain / Dauphin masculine, classiquea s’embrase / Pégase féminine, classiqueb tortueux / lumineux masculine, classiquea magnanimes / abîmes féminine, classiqueb fers / l’univers masculine, classiquea origine / divine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
63 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources