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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vergers illusoires, 1892· II Vers les Havres aux fruits d’or

A Monsieur Maurice Clouet

André Fontainas· 39 vers

Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarresRêvent d’océans inexplorés dans le lointainDes soleils cuivrés de pourpre vierge et de fanfares ;

Sous la brise et la caresse vive du matin,Prisonniers du port banal, ils tendent leurs voiluresEt leurs mâts au souffle impuissant du désir hautain,

Et l’embrun des mers, dont s’imprègnent leurs cheveluresDe cordages blonds, les enivre, et les porte, loinDe l’eau croupissante où viennent dormir les silures,

Vers de clairs îlots ! et mon âme en fête rejoint,Parmi les forêts de lianes et les fleurs raresQui parfument l’air de cinnamome et de benjoin,

Les nobles vaisseaux bercés le long de leurs amarres.

Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants,Et, las de la vie et de ses landes monotones,Se perdre aux vallons sans fin des astres ruisselants :

D’étranges forêts et l’orgueil fauve des automnesEncadrent des lacs pensifs assoupis dans le soirAux vagues baisers épars des lentes argémones ;

Le long des fleuves, des palais comme en un miroirNoient leurs onduleux reflets de dômes et d’arcadesEn plein ciel dressés, et que nul jamais n’a pu voir ;

Vers les villes d’or où vivent de fières peupladesA qui les soleils du feu de leurs rayons sanglantsAllument le cœur et les regards, nos yeux malades,

Nos yeux veulent voir les grands mirages aveuglants.

Toujours l’éternel fardeau des réalités vainesOpprime l’essor de nos rêves ambitieux,Un sang glacial fige la fièvre dans nos veines.

Ne peut-on s’enfuir en l’éther infini des cieux,Par delà l’espoir du désir subtil, vers l’extase ? —De vils souvenirs, et leurs mensonges captieux,

Nous retiennent loin des océans promis, qu’embrase,Tapis d’émeraude et d’écumes de diamants,Une éruption de pourpre astrale et de topaze ;

Hébétés de songe illusoire, nos cœurs dormantsN’osent aspirer le feu des nocturnes haleines,Et portent, ployés au joug obstiné des tourments

Toujours l’éternel fardeau des réalités vaines.

39 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vergers illusoires, Paris, Librairie de l’art indépendant, 1892· numérisation books.google.com· Sources