Les Vergers illusoires, 1892· II Vers les Havres aux fruits d’or
« O l’Endormie en une terre de magie »
Les fleurs au cou de cygne ont les lacs pour miroirs.VICTOR HUGO.
O l’Endormie en une terre de magie !
Tu ne te souviendras de notre nuit silencieuseJadis sur la terrasse ouverte au jardin cher,Ni de la lune mélodieuse,Et de ses perles en jets d’eau par les brumes d’hiver.Des fleurs étranges et captieusesEn l’ardeur d’aromes mystérieuxMouraient vers la lune mélodieuseSous la brume de la luneVers la terrasse où nous étions penchés au jardin clairQue fleurissaient d’étranges fleurs en cet hiver.
Cette nuit, de ta chère présence abolie,Le glacial terroir d’hiver vrai se dénude,Et des fleurs seules de ta chère présence abolieL’hiver dur s’est durci d’une désuétude,Et de ta présence abolieTout arome en l’hiver de mes yeux se dénude.Tu t’es penchée un jour sur la fraîche terrasseVers l’exil deviné de mon âme amoureuse ;Et l’appel tendre dans la nuit doucereuseA captivé Celui de qui la joie en l’âme lasseDu jeu des vains baisers à des lèvres fugacesVers le rêve de nulle âme d’une joie éblouieEn l’hiver âpre s’était enfuie,Et tous deux sur la terrasse de délices,Et dans l’orgueil des floraisons dernières,Nous buvions les subtiles blandicesD’aromes frissonnants vers la lune printanière.Endormie en un terroir de la magie,Tu n’es plus qu’un vestige de rêveEt me hantes en mes soirs sans trêvePar l’hiver vrai de glace où je me réfugie.
Loin du mirage et des folles ardeurs,Et des jardins d’illusoire ta présenceS’est brusque déniée à l’espoir de mes désirs,Les doigts tendus vers le triomphe de saisirLe faste blond de ta chevelure d’indolence.Et le sol fut de glace où la bise couraitEt ta présence dont la douceur m’attiraitNe me fut plus qu’un leurre !Et par les nuits et dans les nuits de l’annéeMon âme se souvient de tes jardins et pleureVers ton âme d’amour, Âme prédestinée !Mais sous la lune mélodieuseOù tu éludes l’étreinte de mon désir,Magicienne trop oublieuse,De la brume et de la lune en la nuit silencieuseSur la terrasse d’illusoires délicesEt de ta mauvaise magieTu n’as gardé nul souvenir,O l’Endormie en un terroir de maléfices !
51 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vergers illusoires, Paris, Librairie de l’art indépendant, 1892· numérisation books.google.com· Sources