Les Vergers illusoires, 1892· II Vers les Havres aux fruits d’or
« Je suis venu par les éteules et la berge »
Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle
Que tu lui souriais en un monde enchanté.Leconte de Lisle.
Je suis venu par les éteules et la bergeSans ombre d’orme large ou de haut peuplier,Dans l’ardente chaleur du soleil, vers l’aubergeEt la bonne fraîcheur du seuil hospitalier.
Le long du grand fleuve où, parmi les lourdes herbesQue fleurit le gracile orgueil des nénuphars,Nagent fiers de leur blancheur les cygnes superbes,Tandis que las d’effeuiller mes songes épars,
Le long du fleuve, par la berge et les éteules,Je m’en venais de la forêt de mes espoirs,De la forêt de notre rêve où pleurent seulesDes voix vaines d’amour en l’angoisse des soirs,
J’ai revu la terrasse ancienne et les vieux lierres,Autour du tronc rugueux des hêtres enlacés,Et dont les feuilles sont des milliers de paupièresOù dort le souvenir de nos bonheurs passés.
Nos cœurs hautains ont fait leur moisson de fleurs fauves ;Nos yeux fous agrandis de joie ont alluméDes brasiers d’éperdus baisers !… d’où sortent sauvesNos âmes calmes enfin d’avoir tant aimé !
Quand l’acier du dédain a durci ta prunelle,— Devant moi triste tu riais au bord des flots —Ta lèvre douce, ta voix riche et fraternelle,Fut rauque de mépris heurté par des sanglots.
Et je voulus prendre tes mains dans mes mains lasses,Et supplier, baiser les bagues de tes doigts,Mais tu te redressas noble en gestes fugaces,Ombre vaine parmi la vaine ombre des bois.
Et je m’en vins le long du fleuve par la bergeAu soleil sans ombre d’orme ou de peuplier,Vers le seuil bienveillant et la nuit dans l’auberge,Mais le repos requis n’a rien fait oublier.
Toujours je rêve en mes songes d’images veules,Parmi le lourd regret des bonheurs épuisés,Que je m’en viens encore à travers les éteulesVers la terrasse et vers l’automne des baisers !
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vergers illusoires, Paris, Librairie de l’art indépendant, 1892· numérisation books.google.com· Sources