Les Vergers illusoires, 1892· II Vers les Havres aux fruits d’or
« La dame lasse de la terrasse »
C’est l’heure de laisser la cuirasse et le casque
Noircir auprès du bouclier et de la lance.A. FERDINAND HEROLD.
La dame lasse de la terrasseSous le bois de frênes, de pins et de lauriersVoit chevaucher par la montagne les guerriers,Et leurs louanges chantent en son âme lasse.
« Vous qui venus de la terre des lointains rêvesBraviez sans moi l’effroi des tempêtes sauvages,C’est vous que j’appelais jadis sur ces rivagesQu’enflamment les lueurs des heaumes et des glaives.
Je déferai l’agrafe d’or de la cuirasse,Mes lèvres boiront la sueur aux fronts superbesEt vous connaîtrez le sommeil parmi les gerbesDes cheveux épars en torsades que délaceLa dame lasse de la terrasse.
Vers vous je pleurais aux cîmes des promontoiresEt je tendais l’appel de mes mains désireuses.Venez, nous voguerons par les Îles Heureuses,Sous le frémissement de palmes des victoires.
La dame lasse de la terrasseBaignera de parfums votre poitrine lasse,Et, guerriers destinés aux baisers de ses lèvres,Ses caresses comme des fruits fondront les fièvresDe vos membres brisés du poids de la cuirasse.
Venez dormir avec l’esclave et la maîtresseDe qui les yeux et la stellaire chevelureVous seront de sûres torches en l’aventureDes havres forcés et des villes en détresse.
Par vous l’espoir perdu brûle en mon âme lasse,Héros qui marchez en chantant sur la collineL’orgueil d’être à vos pieds vous livre l’HéroïneDont le corps dénudé d’ardeurs fauves s’enlaceLa dame lasse de la terrasse.
31 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vergers illusoires, Paris, Librairie de l’art indépendant, 1892· numérisation books.google.com· Sources