Le Cœur Solitaire, 1895· VIII L’inquietude de dieu
LXIII. « Celui qui n’a que sa tristesse pour génie »
Celui qui n’a que sa‖ tristesse pour génie,Las d’être comme un saule‖ au feuillage flottantQui pâlit sous la lune‖ et tremble sous le vent,Sort par un crépuscule‖ attendri du printemps.L’heure est pensive et pure‖ et simple, elle est bénie ;Toute chose au sommeil‖ s’incline, et c’est la finDu jour et des rumeurs‖ et du labeur humain.Le soir avant la nuit‖ se prolonge, tranquilleComme au pas de sa porte‖ une aïeule qui file ;L’acier net d’un soc luit‖ sur la glèbe ; un oiseauChante encore parmi‖ l’éternel bruit de l’eau ;Une étoile apparaît‖ au ciel… le solitaireRespire la senteur‖ puissante de la terre.Ce soir limpide et bleu‖ lui semble trop obscur,Malgré là-bas l’oiseau‖ qui chante et l’eau qui pleure,Et malgré la première‖ étoile dans l’azur ;Ce soir n’apporte pas‖ la paix intérieure,Ce doux soir de printemps‖ que traverse un vent clairRavive le brasier‖ défaillant de la chair ;Et l’homme à qui l’amour‖ mouvant comme la merEn fuyant ne laissa‖ que l’âcreté d’un rêvePareil au sel que l’onde‖ a laissé sur la grève,Et qui, près de l’amour‖ encor, reste indécisÀ murmurer comme une‖ abeille au bord d’un lys,Le poète subtil‖ et maladif qu’enivre,Par ce soir vaporeux‖ et caressant d’avril,À lui fondre le coeur‖ la volupté de vivre,Regrette l’impassible‖ austérité des livres.
Ton serviteur est là,‖ seigneur, murmure-t-il,Un serviteur, hélas !‖ Luxurieux et vil,Mais qui sanglote et te‖ supplie et qui s’accuse ;Il tend ses pauvres mains‖ pleines de péchés. OrJe te sais humble avec‖ les humbles, dur au fort ;Sois rude au pénitent,‖ flagelle mes sens, useMes genoux sur ton seuil‖ et mon coeur à t’aimer,Mais laisse mon banc vide‖ aux noces de la terre ;Veuille que je demeure‖ à jamais solitaire,Épi choisi pour le‖ bon pain par l’ouvrier.Ah ! La vie est ce soir‖ trop vivante et trop belle,Le désir alanguit‖ l’épouse qui m’appelle…Je suis faible, et ce soir‖ de printemps m’a tenté.Seigneur, protège-moi‖ contre la volupté,Donne à l’arbre la fleur‖ et le fruit, donne aux femmesLa grâce de régler‖ la musique des âmes,Donne aux prés la rosée‖ et la pluie, à l’amantLa tendresse et la force,‖ et l’aube au firmament :À celui que sa chair‖ perverse embrase, donneLa paix chaste, seigneur,‖ d’un immortel automne.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[abbba] 11[aa] 1[abab] 1[aaa] 1[abaabb] 2[abba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a génie / bénie féminine, classiqueb flottant / vent / printemps masculine, classiquea fin / humain masculine, non classiquea tranquille / file féminine, classiquea oiseau / l’eau masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiquea obscur / l’azur masculine, classiqueb pleure / intérieure féminine, classiquea clair / chair / mer masculine, classiquea rêve / grève féminine, classiquea indécis / lys masculine, classiquea qu’enivre / vivre / livres féminine, classiqueb d’avril / murmure-t-il / vil masculine, classiquea s’accuse / use féminine, classiqueb Or / fort masculine, classiquea t’aimer / l’ouvrier masculine, non classiqueb terre / solitaire féminine, classiquea belle / m’appelle féminine, classiquea tenté / volupté masculine, non classiquea femmes / âmes féminine, classiquea l’amant / firmament masculine, classiquea donne / automne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources