Le Cœur Solitaire, 1895· I
III. « Soirs de stérilité qui font l’âme plus sèche »
Soirs de stérilité‖ qui font l’âme plus sècheQu’une route où le vent‖ de décembre a soufflé !Soirs où sous la douleur‖ âcre le coeur geléFait le cri d’une terre‖ aride sous la bêche !
On se sent seul, on se‖ sent las, on se sent vieux,Avec des mains sans foi‖ pour lever le calice.On attend vainement‖ qu’une larme jaillisseDes paupières de plomb‖ qui pèsent sur les yeux.
Il fait si froid vraiment,‖ vraiment si froid dans l’âme,Si froid. On tourne en rond‖ dans un grand pays noir,En rond, toujours en rond,‖ et sans même l’espoirDe voir, là-bas, surgir‖ la colonne de flamme.
Il fait noir, il fait froid,‖ car les dieux sont partis,Emportant l’idéal‖ foyer et la lumière.L’humanité s’endort‖ en pleurant, et la terreReste sourde aux profonds‖ sanglots de ses petits.
Dieu qu’on a descendu‖ des croix, dieux qu’on exile,Ignorez-vous pourquoi,‖ d’un coeur débile, au soir,Le poète, mauvais‖ jardinier, va s’asseoirEt se croise les bras‖ devant le sol stérile ?
C’est que malgré la femme,‖ hélas ! On est trop seul.Et l’orgueil souffle à l’homme‖ écrasé qui succombe :« Prends le lit nuptial‖ pour mesurer ta tombe ;Découpe, dans tes draps‖ de noces, ton linceul.
Tout est vain ; laisse là‖ le labeur et la lutte.Rêve ; épuise ta vie‖ en baisers inféconds.Regarde s’iriser‖ le vin dans les flacons.Souris ; chante ta peine‖ en mineur sur la flûte.
Le conclave hideux‖ des péchés capitauxChuchote sous le dôme‖ altier du temple : écouteDans un bris de vitrail‖ craquer la clef de voûteEt les piliers s’ouvrir‖ du sol aux chapiteaux.
L’hostie a déserté‖ son refuge de verre.Sois athée, et regarde,‖ en face de la mort,Les empires crouler‖ sous les sabots du sortEt le temps aiguiser‖ sa faux sur le calvaire. »
Ainsi, sans l’espérance‖ éternelle, sans dieux,L’humanité vieillie‖ et lasse des étreintes,Avec des aboiements‖ d’épouvante et des plaintes,Tourne en rond dans un champ‖ aride et ténébreux ;
Champ qui restera noir,‖ à moins qu’une foi fraîche,Vive rosée, y trace‖ un chemin lumineux,Ou que l’amour tombant‖ en étoiles des cieux,Divine manne ardente,‖ embrase l’herbe sèche.
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a sèche / bêche féminine, classiqueb soufflé / gelé masculine, classiquea vieux / yeux masculine, classiqueb calice / jaillisse féminine, classiquea l’âme / flamme féminine, classiqueb noir / l’espoir masculine, classiquea partis / petits masculine, classiqueb lumière / terre féminine, classiquea exile / stérile féminine, classiqueb soir / s’asseoir masculine, classiquea seul / linceul masculine, classiqueb succombe / tombe féminine, classiquea lutte / flûte féminine, classiqueb inféconds / flacons masculine, classiquea capitaux / chapiteaux masculine, classiqueb écoute / voûte féminine, classiquea verre / calvaire féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquea dieux / ténébreux masculine, classiqueb étreintes / plaintes féminine, classiquea fraîche / sèche féminine, classiqueb lumineux / cieux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Cœur Solitaire, Paris, LES ÉDITIONS G. GRÈS ET Cie, 1922· numérisation poesies.net· Sources