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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886

Aurore

Henri de Régnier· 62 vers

I

Mets ton cœur confiant entre des mains de femme,A ses pieds ton orgueil, en ses yeux ton espoir,Entonne à pleine voix un chant d’épithalame ;

Exalte la beauté, célèbre le pouvoirInéluctable et fort de cette charmeresseAyant l’éclat trompeur des visions du soir ;

Entre dans la forêt résonnante où se dresseLa multiplicité verticale des troncsParmi lesquels le vent fait vibrer sa paresse,

Où des souffles plus doux rafraîchissent les fronts ;Marche ; les longs sentiers ouvrent leur perspectiveVers de bleus horizons de rêve où nous irons.

Descends par les chemins de la forêt décliveVers le val abrité de la montagne où dortL’étang dont les roseaux envahissent la rive.

C’est le soir, et, là-bas, dans le ciel clair encor,Où l’azur s’assombrit d’un vague crépuscule,La lune monte arrondissant son disque d’or ;

Et celle qui parut à ton âme crédule,La divine Attendue aux jours des longs effrois,Offre, sa lèvre en fleur à ta lèvre qui brûle.

Ses mains ont la douceur et les gestes adroitsDes Anges bienfaisants qui ferment les paupièresDes beaux enfants couchés dans les berceaux étroits

Ses yeux compatissants à toutes les prièresOnt la limpidité du saphir transparent,Candeur de l’être jeune et des heures premières ;

Dis-lui bien les douleurs de ton Âme, mourantDu mal mystérieux de la vie importune,D’être seule au milieu du monde indifférent.

Au fond du val l’étang miroite au ciel de lune.

II

Tu pleurais autrefois lorsque l’Aurore neuveSurgissait, blanchissante, au ras de l’horizon,Comme un lait débordant dont le monde s’abreuve,

Et tu voyais venir avec un grand frissonL’éclosion du jour sur la terre éveilléeOù ton âme souffrait comme dans sa prison ;

Écoute maintenant passer sous la feuilléeCe long frémissement précurseur du réveil,Et salue exultant l’Aurore émerveillée ;

Car ton esprit renaît comme d’un lourd sommeilHanté de cauchemars que l’aube jeune entraîneConfus et pâlissants aux rayons du soleil.

Elle est à tes côtés immobile et sereineLa chère vision que ton âme appela,Celle qu’on attendit, la Maîtresse et la Reine,

Le rêve de tes nuits d’angoisses… La voilà,Sans qu’un mystère vain la cache et la dérobeDans sa splendeur divine et visible, elle est là

Dans le vent du matin qui soulève sa robeDe Vierge immaculée et montre ses pieds blancsFaits pour fouler aussi le Croissant et le Globe :

Ses pieds nus marcheront par les chemins sanglantsPrêts à subir l’affront des épines mauvaises ;Sa main réprimera les farouches élans

Qui t’ont fait, en des jours d’épreuve et de malaises,Souhaiter, pour finir de ton mal ancien,La chute où l’on se brise aux angles des falaises.

Espère. Elle est debout dans l’Aurore qui vient,Très blanche, et le front ceint de ses nattes tressées…Mais, horreur ! ton regard se fixant sur le sien

Voit le vide menteur de ses yeux sans pensées,

62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources