Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886
Exil
J’ai laissé loin de moi la ville et les faubourgsQue remplit la rumeur incessante des foules,Où le peuple en émoi fait onduler ses houlesLorsque vibre l’appel révolté des tambours.
Dédaignant l’action stérile et douloureuse,J’ai clos mes yeux lassés et j’ai croisé les bras,Mes mains n’ont pas trempé dans les labeurs ingrats,Je n’ai pas eu la soif de l’or âcre et fiévreuse.
J’ai méprisé l’amour incertain et fragileSi prodigue de mots qu’un lendemain démentEt dans sa tombe j’ai baisé pieusementL’illusoire et menteur fantôme aux pieds d’argile,
Et j’ai dit à mon âme errante qui pleuraitSur la plage sonore où blanchissent les grèves :« Rêve un monde meilleur au souhait de tes rêves« Où fleurira la fleur de ton désir secret ;
« Un monde sans pareil et radieux d’Aurores« Où dormira la paix des éternels Étés,« Oasis de parfums et d’étranges clartés« Et jardin embaumé d’impérissables flores. »
Mon Âme par delà les lointains horizonsOù dans la brume d’or des couchants pacifiquesSe dressent les cités avec leurs toits obliquesS’envole au doux pays des promptes guérisons,
Au doux pays perdu dans ces régions vaguesOù s’isole l’esprit des poètes songeurs,Au pays fortuné baigné par les rougeursDes soleils flamboyants effondrés dans les vagues.
Sur le sol vierge encor se déroulent les plansDes paysages beaux de jeunesse première,Dans l’absolu silence et la pure lumière,Et les exhalaisons de parfums somnolents.
Le bleu des nuits a des lueurs de crépuscule,Des nuits de quiétude et de sérénité,Et l’horizon précis en sa limpiditéDans un clair infini s’enfonce et se recule ;
Et d’un ciel pur que rien n’altère et ne ternit,La lune, prodiguant aux choses reposéesLa chute fécondante et molle des rosées,Sent monter de la terre un parfum rajeuni.
Parmi les bois touffus où s’endort et se figeL’étang mystérieux aux magiques reflets,Où croissent des iris teintés et violetsSe penchant sur l’eau claire à donner le vertige,
Je croiserai les pas de celle qui m’attendPour m’ouvrir à jamais son âme hospitalière,La divine Attendue à mon cœur familièreQui l’aimait d’un amour éternel et latent,
Celle qui sous l’azur des féeriques contréesPromène lentement son regard sourieur,Celle qui réalise un rêve intérieurDe tendresse et de paix nulle part rencontrées,
Celle qui sait bercer du rythme de sa voixLe cœur rasséréné du deuil et de l’alarme,Celle dont la présence est le suprême charmeRêve de maintenant et rêve d’autrefois.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources