Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886

Frisson du soir

Henri de Régnier· 32 vers

Un suprême rayon fleurit les cimes clairesQui dressent dans un ciel strié d’or et de sangLeurs crêtes où s’ébrèche un soleil qui descend.L’ombre s’allonge au pied des hauts pics tutélaires ;

La verdure des prés et l’ocre des terrainsAlternent tour à tour en minces bandelettes ;Les lointains sont baignés de brumes violettesOù s’enfonce et se perd la blancheur des chemins.

Les contours indécis des choses incertainesSe fondent dans le soir calme que rien n’émeut ;Cependant que dans l’air sonore, peu à peu,S’éveille la chanson qui monte des fontaines,

Chanson triste et rythmée et pleine de sanglots :Voix des sources filtrant au centre des clairières,Bruit de l’eau qui s’égoutte et frisson des rivièresOù roulent des cailloux au glissement des flots ;

Comme un pressentiment d’espérances brisées,Avec ce chant plaintif et vague dans la nuit,Et comme un frôlement de rêve qui s’enfuitEntrent furtivement par les hautes croisées…

Le crépuscule lent monte jusqu’au plafondOù des rayons perdus caressent les moulures ;Le miroir familier à tes seules alluresNe reflète plus rien dans son cadre profond ;

Et cette ombre qui vient, ô douce, nous sépare,C’est comme si quelqu’un se mettait entre nous ;Je suis là près de toi pourtant, à tes genoux,Et je serre tes mains avec des peurs d’avare,

Car j’évoque les soirs de funestes départsOù dans la chambre obscure et veuve de l’absente,On rassemble, en pleurant, dans l’ombre grandissanteLe trésor douloureux des souvenirs épars.

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources