Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· La grotte
La grotte
Elle
Je t’apparus au seuil en larmes de la GrotteMerveilleuse où pendaient en gemmes de cristalLes pleurs adamantins que la pierre sanglote.
L’écho mystérieux du vieil antre natalRépercuta l’appel de la trompe marineQue tu sonnas à pleine bouche, ô blond HérosD’une aventure fabuleuse, au ras des flotsEn rumeur sous la proue heureuse qui domineLe blanc tumulte des écumes de la MerDéferlante jusques au sable de la grèveOù je vins ignorant le péril inconnuDe te voir autrement qu’au vague de mon rêve…Un brusque souffle ouvrit ma robe ; et mon sein nu,Divulgué par le seul hasard d’une surprise,Et l’or de mes cheveux que dénoua la briseÉblouirent tes yeux d’une apparition,Et mon corps a tordu sa révolte inutileEntre tes bras dompteurs de la rébellionOù se roidit ma chair de Vierge… mais nubileAvait rêvé de toi mon songe inconscient,Et tu vainquis mon doux reproche souriant.
Depuis, quelque anse calme et sûre fut l’asileOù ton navire désœuvré cargua l’essorDe ses voiles ayant des frissons d’envergures,Peintes de monstres et d’effrayantes figuresQui semblent rire quand grince le câble d’or.
La maternelle mer a tant bercé nos veilles,La torche vespérale allumé de merveillesA la voûte incrustée et riche de joyauxDe la grotte où dormit notre amour qui s’enlaceAu lit de sable où se marqua la double placeQu’y creusa le poids las de nos sommes jumeaux !Ce soir, la mer gémit la plainte de ses vaguesEt, présages, le feu de la torche s’éteint,Et j’ai perdu ta bouche et ton doux corps étreint,Et je vais donnant à la nuit des baisers vaguesEt murmurant tout bas des paroles d’amourAuxquelles seul l’écho parmi l’ombre réplique.
Lui
Tout ce passé n’est plus déjà qu’un songe lourd,Le vain halo d’une mémoire nostalgique,Une heure vaine comme les autres, hélasO compagne de ce jadis, cette heure est morte,Et ces mots d’autrefois que tu redis tout basLe seul écho qui te répond me les apporte ;Et cet adieu me fut cruel d’être un sanglotQui meurt parmi le vent qui gonfle enfin ma voileDont la chimère peinte éploie un vol nouveauVers quelque Nuit mystérieuse qui s’étoile.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources