Premiers poèmes, 1885‑1890· Les lendemains 1885
Le fleuve
Du haut de ce rocher qu’il baigne à son passageJe vois le fleuve lent s’enfuir dans les lointainsEt je suis, longuement, les contours du rivageEnserrant la torpeur de ses flots incertains.
Il passe, reflétant dans son onde dormanteLes vieux arbres penchés qui s’inclinent vers luiDans sa tranquillité sinueuse il serpente,Et selon le terrain il s’éteint ou luit ;
Plus loin il longera des villes entassées,Il courbera son dos sous le joug des vieux ponts,Il coulera captif entre les deux chaussées,Où dorment les vaisseaux amarrés aux crampons.
Maintenant, il s’égare aux plaines sablonneuses,Attarde, sans souci, son courant ralenti,En frôlant ses bords où les battoirs des laveusesFrappent des coups égaux dont l’écho retentit.
Suivre le fil de l’eau sur quelque barque erranteEn songeant vaguement aux vieux rêves défunts,Tandis que, devant vous, la rive différentePasse, envoyant l’odeur de ses mille parfums,
Voguer longtemps, bercé du rhythme monotoneDe l’onde qui se fend sous l’élan du bateau,Voguer à travers des paysages d’automneDans l’espoir d’arriver on ne sait où, bientôt ;
Aspirer la fraîcheur des aubes renaissantes,S’imprégner longuement de la langueur des soirs,Où flottent des senteurs étranges et puissantes,Et les frissonnements qui tombent des cieux noirs.
Car on peut supposer — ce rêve est doux à l’âmeSouffrant du souvenir qu’en vain elle a banni —Qu’on s’en ira bien loin toujours et que la rameVous conduira finalement dans l’infini.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources