Premiers poèmes, 1885‑1890· Les lendemains 1885
Naufrages
Loin du port, à travers les mers fortes ou calmesOù le soleil alterne avec les vents fougueux,Le navire est parti sur les flots hasardeuxVers une île inconnue où fleurissent les palmes ;
Vers une île inconnue et que les passagersDans leurs sommeils bercés par les boules du largeOnt rêvée à loisir pleine d’arbres que chargeLa riche éclosion de fruits doux et légers,
Avec des vols d’oiseaux dans la ramure épaisseEt que baigne à jamais un soleil réchauffant,Telle qu’elle apparut en leurs rêves d’enfantEt telle ils l’ont revue en des heures d’ivresse ;
Et pour réaliser ce songe d’autrefois,Ils ont bravé la mer, les écueils et la houle,Le soleil qui les mord, la lame qui les roule…Pourront-ils seulement s’écrier : je la vois ?
Verront-ils, de ces flots sortir à quelque aurore,La patrie inconnue où les guident leurs vœux ;Car la mer fait, le soir, de sinistres aveuxPar la bouche des morts qu’apporte l’eau sonore.
Heureux Ils ont connu, intimes naufragés,Le bonheur de voguer vers le but de leur rêve,Et qu’importe l’issue où leur désir s’achève,Ils auront plus vécu que bien des plus âgés ;
Car ils ont espéré. Les yeux brûlant de flammes,Interrogeant l’espace où rien n’apparaissait,Dans les derniers rayons du soleil abaisséIls croyaient voir surgir la terre au ras des lames.
Ils vont ainsi longtemps jusqu’au jour où la merLasse de les porter vers un but impossibleOuvre pour eux son sein généreux et paisible,Et les fait tournoyer au gré du flot amer.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources