Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Le verger
Le verger
Je vis de la fenêtre ouverte sur le Rêve,Au cadre fabuleux d’un vieux site écarté,Un verger merveilleux de rosée et de sèveApparaître à travers l’aurorale clartéDe l’heure où l’aube naît dans la nuit qui s’achève.
L’éveil d’un jour d’azur en un décor d’avrilChantait parmi la joie étrange des feuillées ;La pelouse propice aux siestes sans périlAllongeait ses tapis de verdures mouilléesPour l’agenouillement d’un aveu puéril.
Le doux vent bruissait dans l’entrelacs des branchesEt courbait l’herbe folle et glauque des gazons,Et des arbres se détachait en avalanchesLe trésor libéral des neuves floraisonsRouges ou pâlement roses ou toutes blanches.
Dans le charme de l’heure, au centre du vergerFrissonnant d’un émoi de plumes et de brisesÉparses en les fleurs dociles à neiger,Près d’une source Trois Femmes étaient assisesOyant le flot parler d’un gai rire léger ;
Et la Première était gracile et toute ceinteD’une robe pudique à plis multipliés,L’Autre en sa nudité conviait à l’étreinteSans défense des bras sous son col repliés,Et la Troisième avait la robe d’hyacinthe ;
De ses genoux, parmi le reflet violetDes étoffes, choyaient des grappes d’asphodèlesEn l’herbe où la Dormeuse impudique étalaitLa floraison aux seins de deux roses jumelles ;La plus jeune tressait des fleurs en chapelet ;
Ses cheveux étaient blonds à tromper les abeilles ;Et celle qui dormait épandait à grands flotsToute sa chevelure, Or, où tu t’appareilles !L’autre évoquait la nuit où les astres sont closPar ses bandeaux obscurs qui couvraient ses oreilles.
Et toutes trois semblaient, depuis l’éternitéDes siècles, être là pour guetter la venue,En ce verger floral de l’Avril visité,De Celui qui viendrait d’une terre inconnueVers leur divine et leur fatale trinité.
Il vint, par le chemin du côté de l’Aurore,Des vieux Édens perdus vers le monde ignoré,En ce Verger de source et d’arbustes sonore,Éphèbe épris d’amour, vaguement timoréDe son exil parmi les routes qu’il ignore.
Vers celle qui tressait des fleurs entre ses doigts,Vers la timide, la pudique, la gracileDont les cheveux flottaient sur la robe à plis droits,Il vint, et son aveu frivole et juvénileSalua des genoux l’Élue entre les trois :
— Moi qui viens de l’Aurore et qui marche vers l’OmbreDe par le sort impérieux qui m’asservit,Sois ma Compagne de la Vie à la Mort sombre. —La Vierge se leva soudain et le suivitPour l’avoir attendu depuis des jours sans nombre.
L’épanouissement des sèves estivalesÉclate maintenant en feuillage divers ;Un vent, sur des eaux mortes, intactes et pâles,Ainsi que las d’avoir erré, monte au traversDu perplexe repos des verdures rivales.
Le Verger s’engourdit mystérieux et dortSous le poids du soleil, de l’heure et du silence,Et d’entre les rameaux que ne meut nul essorD’ailes et que pas une brise ne balance,Dardent de grands rayons comme des glaives d’or.
Par l’air une senteur vaguement flotte et rôde :Moiteur de seins, sommeil de chair, afflux de sangs,Tous les parfums sués par la terre âpre et chaude,Et sur les larges fleurs grasses de sucs puissantsBourdonne un or vibrant d’abeilles en maraude.
Parmi l’herbe éclatante et qu’elle éclipse, fleurDe ce royal Été promis par les AuroresOù le Verger germa sa récente pâleur,Émue au renouveau des ailes et des flores,La Divine s’étire en la pleine chaleur.
Et, dédaignant l’aide factice d’aromates,Par la seule beauté de son corps attirant,Par l’or de ses cheveux et l’éclat des chairs matesPrête à vaincre d’Elle le juvénile Errant,Elle sommeille sur des roses incarnates,
Sachant qu’il reviendra vers le site béniD’où parmi la splendeur d’une aurore natale,Se leva doucement, du groupe réuniSous les fleurs qui tombaient en neige, la plus Pâle,Celle pour qui son prime amour fut infini ;
Car ce rêve d’enfant de choisir le sourireVirginal et ce songe d’amour qui, naïf,Veut pour toute la Vie, et de toutes, élireUne reine à son culte idolâtre et votif,Se dissipe aux midis de chair et de délire ;
Et, dans le chaud verger où les abeilles vontDéchirant l’air chargé de parfums et d’attente,Le Ravisseur joyeux, d’entre les arbres, fondD’un élan ébloui jusqu’à la chair tentanteQu’il emporte rieur vers le fourré profond ;
Et comme un cri jeté de rapt et la victoireD’un instinct sur sa proie impunément rué,Vibre le rire triomphal et péremptoireAux échos successifs longtemps perpétuéPour se perdre dans l’air sonore et sans mémoire…
Le double pas marqué sur l’herbe du matinN’indique plus la trace où pesa leur foulure ;Le rire glorieux dans l’écho s’est éteint :O tout l’évanoui de cette chevelure !O le premier aveu du Passant enfantin !
Au ciel d’or vespéral strié du sang d’un astreAgonisant sa mort à la face du soir,Quel amour en péril va rire son désastre ?La source froide et lisse est comme un marbre noirDe sépulcre parmi le gazon qui l’encastre….
Le ciel qui fut d’un ocre triste est violet,Foyer mort et marais de cendres et de fangeQu’éparpille au passer l’aile d’un vent muet,Et le verger d’ombre équivoque en l’heure étrangeS’alourdit d’un parfum de fièvre et de fruit blet ;
Et la Femme aux grands yeux d’attentes aux nuits vagues,Droite en sa robe d’hyacinthe à joyaux clairs,A décroisé ses mains où luit un feu de bagues,Et d’un lent geste s’est là-bas tournée et versLe sentier blanc jusqu’où l’herbe déferle en vagues,
Et par où va venir celui qui reviendra,Et, levée, elle dit lentement à voix basse :— Suis-je pas le baiser dont sa lèvre voudra,Moi la seule tentation de la chair lasse,Pêche miraculeuse aux aigreurs de cédrat ?
Ma chair s’est préservée au tissu des tuniquesDu contact insulteur des vents et du soleilQui rougit le corps des dormeuses impudiques,Et ne s’avive pas de la nuque à l’orteilDu fard éblouissant des incarnats cyniques ;
Et, mes voiles tombés à mon seuil nuptial,Je ne tenterai pas la défense qu’inventeLa Vierge et j’offrirai mon corps impartialDans la sécurité de la Femme savante,Sereine à tout jamais d’avoir su tout le mal ;
J’ai vu le renouveau des saisons éphémères,Et le mensonge bleu menti par les Azurs ;J’ai l’amour de l’épouse et la pitié des mèresPour ceux qui, dans la nuit où tombent les fruits mûrs,Guettent le vaste vol aveugle des chimères ;
Reçois le don mystérieux et le trésorD’oubli que t’ont gardé mes lèvres hypocrites,Et je serai ton guide aux fêtes de la MortOù tu prendras le feu des bûchers et des ritesPour la gloire et l’éclat d’un lever d’astre d’or ;
Et vienne maintenant le doux Passant du siteMatinal, l’Ingénu de ce verger d’alors,Le Charmeur oublieux de la Vierge tacite,Le Ravisseur qui rit l’exploit de ses bras fortsVers mon amour et sa suprême réussite ! —
150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources