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Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Le voleur d’abeilles

Le voleur d’abeilles

Henri de Régnier· 70 vers

Tuned to the noon-day whisper of the trees
A simple flute calls forth the humming bees…Francis VIELÉ-GRIFFIN(Ode to Edgard Poe.)

Le poids des grappes a courbé le jet des treillesLourdes de soir et d’ambre et de maturité ;Une rumeur de mer, au loin, berce nos veilles,Et parmi l’ombre où notre amour s’est abritéLa brise aux feuilles semble un passage d’abeilles.

Les ors divers des blonds soleils et des miels rouxQui ruissellent de cire aux ruches des collinesNuancent de leur double éclat tes cheveux doux,A mon étreinte dénoués, et tu t’inclinesPour baiser le front las posé sur tes genoux.

Un sourire de toi vaut une autre conquêteEt toute cette joie est lourde et c’est assez…Un clairon vibre sur la grève, et sa requêteArrive dans le soir jusqu’à moi qui ne saisPlus rien de ce vain rêve où leur orgueil s’entête.

Ce lent jour écoulé d’aventure et d’émoiRelègue en un oubli radieux la mémoireDe tout, hormis l’amour qu’il m’a valu de Toi ;Et laisse-moi, d’un trait, t’en redire l’histoireMerveilleuse, la suite et le naïf exploit…

L’attente, et dans la nuit d’étoiles l’aube néeA l’Orient de cette mer où nous voguonsVers les défis à notre proue éperonnéeJetés par le Pays de l’or et des DragonsVers qui par le hasard notre course est menée,

La terre en fleurs surgie à l’aurore en chemin,Et la plage déclive et le décor de vignesEt d’oliviers, et sur le ciel clair du matinLa neige des sommets ondés en lentes lignes,Et les vallons s’ouvrant pour qu’y fuie un lointain ;

Ce n’était pas le terme encor de l’équipée,Le Pays fabuleux que devait conquérirL’héroïque talon nu des porteurs d’épée ;Le navire pourtant vira pour atterrirAu sable d’une baie unie et découpée.

Et tandis qu’ils parlaient de victoire et de sangEt des soirs de massacre en des villes royales,Assis en rond sur le rivage éblouissant,J’errais parmi l’éveil des plaines pastoralesDont les parfums grisaient mon âme de Passant ;

Et j’ai marché vers l’ombre étroite des valléesVertes d’herbes et d’onde où dans les roseaux droitsTremblait la fuite encor de Nymphes détalées,Et j’ai suivi le long des lisières d’un boisLe pas de quelque Faune empreint aux fleurs foulées.

L’azur du ciel dormait d’un sommeil ébloui,Alors qu’une rumeur parvint à mes oreilles,Et voici que bientôt paraît l’essaim ouï ;Et le vol bourdonnant d’innombrables abeillesGronde et pleut comme une grêle d’or inouï.

Les ruches dressent l’or de paille de leurs cônesAu centre de la plaine où vibre le millierDes abeilles vers qui le pas suivi des FaunesM’a conduit par le bois et le sentier mouillé(Car ils aiment et dérobent les beaux miels jaunes).

J’ai pris un rayon de miel ainsi qu’un voleur,Et l’essaim bruissant comme un rêve tragiqueEnvironna ma fuite à ce verger où leurColère se tut à l’éveil d’un chant magiqueEn incantation de lent rythme charmeur.

Et vers toi, ma Joueuse éternelle et frivole,Qui d’un souffle en la flûte avive le vain jeuDes gammes, fol essor qui vers l’écho s’envole,Je t’apparus parmi la candeur du ciel bleuEt nimbé d’un bruit d’abeilles en auréole ;

Et, pour cette rencontre et ce rapt enfantinD’abeilles et ton sourire d’enorgueillie,Mon âme qui voguait vers un autre destinAbdique au doux servage où ta natte la lie…Et la Trompe d’appel au ras des mers s’éteint.

70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources