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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Les mains

Les mains belles et justes

Henri de Régnier· 60 vers

Attestant la blancheur native des chairs mates,Les mains, les douces mains qui n’ont jamais filé,Hors des manches sortaient le blanc charme anneléDe bagues, de leurs doigts, tresseurs de longues nattes.

O Mains, vous cueillerez au bord des fleuves calmesLes grands lis de la rive et les roseaux du bord,Et sur le mont voisin vous choisirez encorLa paix des oliviers et la gloire des palmes ;

O Mains, vous puiserez à la berge des fleuvesPour laver sur les fronts l’originel méfaitLe trésor baptismal de l’eau sainte qui faitS’agenouiller le lin pieux des robes neuves ;

O Mains de chair suave où la lenteur des gestesFait descendre le sang au bout des doigts rosés,Vous ferez sur les fronts las où vous vous posezNeiger le bon repos de vos fraîcheurs célestes !

Et les Poètes, ceints de pourpres écarlatesOù saigne avec le soir leur songe mutilé,Vous baiseront, ô Mains, pour n’avoir pas filéLe lin des vils labeurs et des tâches ingrates,

Car aux lèvres ! l’émail des carmins efficacesAvive leur contour sinueux et fardé,Et la bouche de la Femme n’a rien gardéDe sa fraîcheur de chair rose de sangs vivaces ;

Et les yeux ont requis le bistre des cernuresEt la joue a rougi d’un factice incarnat,Et des feux de saphyrs qu’une main égrenaScintillent en l’amas fauve des chevelures ;

Et les doux seins, appas impérieux des lèvres,Première puberté des torses ingénus,Cachent frileusement leurs charmes advenusSous les joyaux trop lourds que vendent les orfèvres,

Et le ventre poli qui s’étoile d’un signe,Où frise le secret des laines de toisons,Les hanches et les seins bombent sous les prisonsDes tissus palpitants dont le rêve s’indigne ;

Les robes d’or rigide ou remuant d’écailles,La soie aux plis nombreux, variés et chantants,Et l’émail éraillé des satins miroitantsEt la moire ridée en ondes et les failles

Qui façonnent la grâce étrange et plus hautaineImposent au Désir leur stérile roideurEt d’un mensonge encore irritant son ardeur,Voilent des nudités qui la feraient sereine.

Et, seules, attestant la blancheur des chairs mates,Les seules mains, les mains qui n’ont jamais filé,Sortent mystiquement le blanc charme anneléDe bagues de leurs doigts, tresseurs des longues nattes

Mains douces ! qui cueillez sur la berge des fleuvesLes grands lis de la rive et les roseaux du bord,Et simples qui puisez le baptismal trésorPlus limpide que tout le lin des robes neuves,

Mains justes ! arrachez le voile qui dérobeA nos yeux le secret des purs nus triomphaux,Dénouez la ceinture et brisez les joyaux,Déchirez la tunique et lacérez la robe

Et dans le bain sacré des ondes baptismales,Lavez les fards impurs dont se fardent les chairs,Et que le Fleuve chaste emporte en ses flots clairsTout l’incarnat dissous des roseurs anormales.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources