Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886
Ombre
Le visage était comme un rêve dans mon rêve…On eût dit que la douce lèvre avait pleuréQuelque perte d’un vieil espoir invétéré,Intime floraison qu’un sort jaloux prélève ;
On devinait dans la brisure de la voixL’inflexion de mots qu’elle ne veut redire,Et la futilité charmante du sourireSurvivait aux gaîtés rieuses d’autrefois ;
Le rêve inassouvi de mes lentes annéesAvait ombré ses yeux d’un regret fraternelEt je sentais comme un lien originelUnir les sorts épars de nos deux destinées ;
Elle avait dû se plaire au gré d’un songe vainA bercer son désir sous des ciels de féeries,Parmi les îles d’or d’impossibles patriesOù mon cœur exilé, comme le sien s’en vint ;
Elle avait dû passer dans les jardins en fêteDont elle rapportait sur elle les parfums,Où le feu d’artifice et les flambeaux défuntsOnt cessé de brûler dans la nuit qui s’est faite,
Écoutant frissonner dans les bosquets désertsLa brise qui s’éloigne en froissant les feuillages,Et sur le bord du lac où s’ouvrent des sillagesDes barques emporter des chants et des concerts,
Et par l’obscurité des décors nostalgiquesSuivre dans la nuit froide où le rire a passé— Comme un angélus d’or au fond d’un ciel glacé —Les échos affaiblis de lointaines musiques.
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources