Premiers poèmes, 1885‑1890· Épisodes 1888· Paroles dans la nuit
Paroles dans la nuit
Le Sphinx, face de pierre et d’ombre, m’a parlé.
Au temps antérieur des fauves barbariesJ’ai gardé le pont où passait le défiléDes caravanes d’or et des cavaleries ;
Accroupi sur le socle où s’incrustait le poidsDe mes griffes, lasses du bris des pierreriesQu’elles broyaient jadis en la crypte des Rois,
Gardien mystérieux du fleuve et du passage,Jetteur de sort néfaste et de mauvais alois,won vigilant aguet veilla son esclavage.
Si des femmes venaient, rires aux lèvres, chœursEnguirlandés, chantant l’étape du voyageVers les horizons blancs de ramiers migrateurs,
Ou sur le front portant l’amphore en équilibre,Ou la corbeille de raisins parmi les fleursAttirant le vol clair d’une abeille qui vibre,
Un miracle inouï gonflait d’un flux de laitMes seins lourds et tendus à toute bouche, libreD’y boire le trésor débordant qui perlait ;
Et nulle n’a jamais pris garde à mon aumône,Nulle n’a rien humé de ce double filetDe dictame jailli que ma mamelle donne !
Le fouet de ma queue a cinglé mon flanc arqué,Dans l’ombre où j’ai hurlé ma rage de lionneSeules des réponses d’échos m’ont répliqué ;
Des siècles j’ai glapi mon mal et ma rancune ;Le granit rose de mes lèvres a craquéSous les caresses glaciales de la lune.
Puis vint l’époque de désastres et de mortLe temps de désarrois et d’adverse fortuneOù la déroute hurle aux clairons qu’elle mord.
L’effarement cabré des étalons sans bridesTraînant les coffres pleins où sonne le trésorDes rois rués de peur à des fuites livides,
Dressé jusqu’au niveau de mon front l’a couvertD’écumes et de sang jailli d’entre les videsDe la foule dont leurs sabots broyaient la chair.
Cette rosée a fait mes deux lèvres plus rosesOù riait le méchant rire cruel et clairDe tout l’ennui bâillé dans mes gardes moroses ;
Et la poussière humaine a terni l’émail durDe mes yeux qui scrutaient le spectacle des chosesMiré dans la clarté calme de leur azur.
Et le vieux pont tendu de l’une à l’autre rive,Ainsi qu’une guirlande où pend un fruit trop mûr,Se rompit sous le poids de la tourbe hâtive ;
Mon simulacre chu s’enfouit dans l’oubliDes sables où ma croupe émergeante et massiveCoupait le flot perpétuel qui la polit.
Mais, ce soir, un caprice étrange de cette onde,Abandonnant la place vide où fut son lit,Exhuma mon bloc, vestige d’un autre monde ;
Et je t’ai rencontré, face à face, ô RêveurParmi l’ombre accroupi sur la grève inféconde,Et dans tes yeux j’ai reconnu la même horreur
D’un désespoir sacré présumant une histoirePareille au vain passé vague qui fut le mien,Et je t’ai salué, frère, dans la nuit noire
59 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources