Premiers poèmes, 1885‑1890· Poésies diverses 1886-1890
Sur un tableau célèbre
A Gustave Moreau.
Le corps oublié reste en les roseaux du fleuveQui lave les pieds nus et jadis vagabonds ;Et sur la Tête exsangue entre tes mains de veuveVerse ta chevelure en ors ondés et longs !
Les pieds blessés ont su les routes de la plaineEt les chemins de la forêt et les sentiersDe l’aurore et du soir et de la nuit où peineL’exil triste comme la cendre des foyers.
Le corps blême qui gît au sable de la riveEt tremble nu, sous les étoiles, près de l’eau,A cambré son orgueil de chair virile et vive,Jadis, et pour sa mort n’a pas eu de tombeau.
La lyre et la flûte suraiguë et sournoiseOnt ri de par sa lèvre et chanté sous ses doigts,Cri des ivres oiseaux d’un vol qui s’apprivoise,Rumeur de la mer vaste ou de la nuit des bois !
Avant qu’au soir étrange, imprévu des Sibylles,Vaincu mystérieux des thyrses et des dents,Il tombât lacéré de mains folles ou vilesParmi l’obscène ivresse et les rires ardents.
L’onde douce a lavé les caillots, et le fleuveL’a fait de marbre pur de la nuque aux talons ;Porte la Tête exsangue entre tes mains de veuve ;Laisse gésir le torse au creux des sables blonds ;
Par les gorges, les monts et par les plaines pâlesQue bleuit une aurore et que rougit le soir,Ta robe violette où meurent des opalesEst triste à rencontrer au détour du Bois noir.
Parmi les cyprès durs et sur les grèves mornesTu passes, ombre errante, et tu ne pleures pas,Assise sur la pierre des seuils et des bornes,Et les larmes ont fui tes yeux fixes et las.
D’autres portent un peu de cendre dans une urneEt toi le chef qui saigne à tes petites mainsEt pourpre tes pieds nus de marcheuse nocturneQui sait l’aurore lente aux hanteurs de chemins.
Pour quel amour, ô toi qui n’es pas Eurydice,Faut-il que ta fatigue chancelle à jamaisEt que ton bras d’enfant se crispe et se roidisseA tenir à plein poing la tête aux yeux fermés ?
Dépose ton fardeau sacré, petite Épouse ;Le funèbre tribut de tes amers sanglotsNe vaincra pas la tombe exécrable, ô Jalouse !Nulle aurore ne peut réjouir les yeux clos.
Étrangère à ce deuil pour qui ton âme assumeLe rite dû qu’une Autre refuse à la mort,Veuve par la vertu de ton amour posthume,Regarde là mourir l’orphique songe d’or.
Baise la bouche morte et les paupières lourdesPour qui rien n’est plus rien de la Terre et des Cieux,Parle, ô Inconsolable, à ces oreilles sourdesQui comprenaient la voix des astres et des dieux.
La Nuit sombre est entrée en les prunelles clairesEt l’âme éparse ailleurs écoute en d’autres soirs,Dans le silence pur des Pays funéraires,Pleurer l’Érèbe ténébreux aux roseaux noirs.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources