Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886
Songe d’été
Voici que la splendeur des brûlantes saisonsS’épanouit enfin sous l’azur diaphane ;De la terre accablée un chaud parfum émaneVers les soleils d’été baignant les horizons.
Le fleuve fait courir ses ondes métalliquesVers la pureté claire et vaste des lointains,Et sur les pics aigus et les sommets hautainsRayonne la blancheur des neiges angéliques ;
L’azur des lacs muets figés en plein soleilOù nul frissonnement ne passe s’égaliseEt leur surface plane où l’eau s’immobiliseSemble un œil léthargique au clairvoyant sommeil,
Aux flancs des monts, dans les gorges et les vallées,La plainte des forêts s’interrompt et se meurtDans le décroissement d’une vague rumeur,Et de grands rayons d’or balafrent les allées.
Et moi, je veux dormir la tête entre tes seinsO chère, et que tes yeux aux lueurs bienfaisantesMe versent le repos des heures apaisantesOù des rêves bénis tournoieront par essaims ;
Car je suis las, ô douce amie, et je repousseLe délirant amour trop charnel et trop fort,Entre tes bras fermés je veux croire à la mortTant cette paix de l’âme et du corps sera douce ;
Et berce infiniment ma tristesse de cœurAvec de longs baisers sur mes lèvres crédulesJusqu’à l’heure où le vent des tièdes crépusculesOuvrira sur mon front ses ailes de langueur.
Jusqu’à l’heure où de mes prunelles agrandiesEt que dilate encor quelque rêve enchantéJe croirai voir, dans le couchant ensanglanté,Monter l’essor vengeur de fauves incendies.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources