Premiers poèmes, 1885‑1890· Apaisement 1886
Toute une année
I
Vos yeux ont détourné leurs regards consolants,Vos mains ont repoussé mes caresses tentées,Vos lèvres ont dit : non à mes baisers tremblants.
J’ai compris que la fin des heures enchantéesÉtait venue et qu’il me fallait dire adieuAux chimères d’un jour en mon cœur implantées,
Et que l’Automne avait dépouillé peu à peuAu souffle desséchant de ses brises sournoisesLe parc ou nous avions aimé sous un ciel bleu,
Du même bleu verdi que tes yeux de turquoises.
II
C’est l’hiver, tout est mort, le ciel de neige est plein,Et sa chute légère et lente et floconnanteVêt le sol innocent d’une robe de lin.
Le parc en sa blancheur intense et permanenteEst muet, et la neige a des reflets bleutésQue parfois un rayon de soleil diamante.
A ce ressouvenir des chaleureux étésLe décor délicat et blanc se fond en boue ;L’Hercule du rond-point aux gestes apprêtés
Sent la neige couler en larmes sur sa joue.
III
Au sortir de la ville aux bruyantes rumeursLe calme retrouvé de la nuit printanièreBerce l’âme blessée en des oublis calmeurs.
Le murmure indistinct d’une lente rivièreCoulant au bas du parc sous les saules penchésSe grossit en heurtant parfois contre une pierre.
On rêve des yeux doux dans cette ombre cherchés,La rencontre des mains dans la commune étreinteEt l’indécision des gestes ébauchés,
Et la voix parlant à l’oreille, presque éteinte.
IV
Nous descendrons tous deux les marches du perronEt, suivant lentement les tournantes alléesAu sable roux et fin où nos pas marqueront,
Distraits par la langueur des senteurs exhalées,Nous gagnerons l’endroit où le parc moins connuCache dans ses replis de secrètes vallées.
Et, dans la grotte où rit le satyre cornuQui regarde couler l’eau des claires fontaines,Sentant le même mot à nos lèvres venu,
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources