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un seul est le mot juste.

Premiers poèmes, 1885‑1890· Les lendemains 1885

Vers le passé

Henri de Régnier· 80 vers

Sur l’étang endormi palpitent les roseaux ;Et l’on entend passer en subites bouffées,Comme le vol craintif d’invisibles oiseaux,Le léger tremblement de brises étouffées ;

La lune fait tomber sa divine pâleurSur le déroulement infini des prairiesD’où le vent, par instants, apporte la senteurDes buissons verdoyants et des herbes fleuries ;

Mais voici que, tout bas, chuchote la chansonQue chantent, dans la nuit, les plaintives fontainesDans le cœur secoué d’un intime frissonS’éveille le regret des tendresses lointaines,

Et, du fond du passé, monte le souvenirTriste et délicieux de pareilles soirées,Et de bien loin on sent aux lèvres revenirLes paroles d’amour en l’ombre murmurées.

I

C’est vers toi que s’en vint, d’abord, mon cœur d’enfant,Vers toi qu’il pressentait compatissante et douce,Car tes yeux n’avaient pas le regard qui défendEt ta main n’avait pas le geste qui repousse ;

Toi qui reçus l’aveu de mon premier émoiEt la virginité de mes lèvres tremblantes,Tu ne sauras jamais tout ce qui vit en moiDe regret attendri pour ces heures clémentes.

Oh ! tu ne peux savoir combien je te bénisD’avoir compris si bien les muettes prièresDe mon cœur que gonflaient des élans infinisVers l’inconnu caché sous tes longues paupières.

Et maintenant, loin de tes bras hospitaliers,Dans la nuit où je suis tu m’apparais encore,Et la clarté de tes charmes inoubliésGarde en mon souvenir la fraîcheur d’une aurore.

II

Chère, les jours que j’ai passés auprès de toiMe sont comme un bouquet de roses parfuméesQu’une main inconnue eût posé sous mon toit,Et j’en respire encor les senteurs embaumées.

O chère bien-aimée, aide-moi, si tu veux,A choisir une fleur parmi ces fleurs divines,Et revenons ainsi vers l’heure des aveuxOù l’amour réunit nos deux âmes voisines.

Ce fut de ces instants qu’on ne retrouve plus,Où dans les yeux baissés et dans la voix qui trembleOn sent bien que les vœux hasardés sont élusEt ce que l’un a dit on le pensait ensemble,

L’instant, divin toujours, où les cœurs apaisésD’où s’en va le frisson des troubles et des craintesVont savourer enfin la douceur des baisersEt l’exquis battement des premières étreintes.

III

Nous allions, au hasard, par des sentiers perdusQu’envahissaient partout l’ajonc et la bruyère ;C’était le soir avec ses bruits inattendusEt ses souffles qui font regarder en arrière.

Au ras de l’horizon, le ciel que blanchissaitLa lente ascension d’une lune cachéeAvait des tons nacrés et transparents de lait.Une feuille, parfois, tournoyait, détachée

De la branche flexible et grêle d’un bouleauÉmu d’un coup de vent léger qui le tourmente,Et descendait, très doucement, comme un oiseau.Sur le chemin, avec une chute hésitante.

Comme je la savais, à ces heures du soir,Un peu triste, et sensible à la moindre caresse,Je pris alors se^ mains dans les miennes pour voirSes yeux s’alanguir d’une indicible tendresse.

IV

La porte du salon discret et recueilliSe referma, faisant tressaillir les vieux Sèvres ;Je sentis que mon cœur soudain avait vieilli,Un sanglot retenu faisait trembler mes lèvres.

Je l’aperçus alors dans le petit jardinSe baisser pour cueillir une fleur au passage ;Et puis, avec un geste élégant et hautain,Elle la mit, coquettement, à son corsage.

Oh j’eus à ce moment un intense désirDe me jeter à ses genoux, comme un coupable,Et d’être lâche, s’il fallait, pour obtenirUn pardon tombé de sa bouche charitable !

Cependant, je ne sais pourquoi, je restai là,Dans le salon désert où vibraient les vieux Sèvres…C’est ainsi qu’à jamais ce bonheur s’en allaDe dormir sur son cœur et de baiser ses lèvres.

80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premiers poèmes, Mercure de France, Paris, 1907· numérisation gallica.bnf.fr· Sources